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HISTOIRE DES NOMBRES ET DE LA NUMÉRATION MÉCANIQUE
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PAR JACOMY-RÉGNIER.
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PARIS
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IMPRIMERIE ET LIBRAIRIE CENTRALES DE NAPOLÉON CHAIX ET Cie.
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RUE BERGÈRE, 20.
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1855
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I
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Nés au sein d'une civilisation héritière de toutes les richesses
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morales, intellectuelles et matérielles dont les siècles se sont
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transmis le dépôt, dépôt incessamment accru par le travail de chacun
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d'eux, nous jouissons de tout ce qui nous entoure avec une insouciance
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qui est une véritable ingratitude, ou avec un orgueil qui est une
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injustice flagrante. Qui de nous, en lisant l'histoire des Gaulois et
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des Francs, ne s'est cru doué d'une intelligence supérieure à celle de
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ces vieux aïeux? Qui de nous, en lisant les récits des voyageurs qui ont
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visité des peuples restés étrangers à la marche du progrès humain à
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travers les âges, n'a pris en pitié la faiblesse d'esprit de ces peuples
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et ne les a supposés d'une nature inférieure à la nôtre?
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Nous estimons, avec raison, que l'homme qui est quelque chose par
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lui-même est infiniment plus digne de considération que celui qui a reçu
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tout faits et son nom et sa fortune. Si nous étions conséquents avec
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nous-mêmes, nous tiendrions compte, avant de nous placer au-dessus de
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nos pères et des peuples encore barbares, nous tiendrions compte,
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disons-nous, des matériaux, des instruments, des forces que nous avons
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reçus gratuitement, qui ne sont pas notre oeuvre, et qui ont manqué à
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nos pères, comme ils manquent aux peuples pour lesquels nous avons de si
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superbes dédains.
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Ces matériaux, ces instruments, ces forces, nous paraissent les choses
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les plus simples du monde; les ayant trouvées toutes faites nous ne nous
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sommes jamais demandé si leur découverte n'a pas dû exiger des efforts
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de génie dignes d'être admirés; ayant ainsi toujours joui des travaux
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exécutés par nos devanciers dans le cours des siècles, sans chercher à
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en apprécier la valeur, nous semblons croire que tout ce que nous voyons
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a toujours été tel que nous l'avons trouvé en naissant.
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Combien nous serions plus justes envers le passé, si, faisant un
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instant, par la pensée, table rase de tout ce qui nous entoure, et nous
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efforçant d'oublier les mille notions et connaissances que nous avons
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puisées au sein de notre civilisation, nous nous supposions ramenés au
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point de départ des premières sociétés! Combien nous parlerions avec
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plus de modestie des conquêtes que notre intelligence ajoute chaque jour
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à celles que les siècles nous ont léguées, si nous nous rendions bien
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compte de la nature de ces conquêtes, et si surtout nous voulions bien
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nous dire que nous ne les faisons qu'avec le secours d'armes qui ne sont
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pas notre ouvrage!
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Ayant trouvé existants et portés au plus haut degré de perfection tous
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les arts nécessaires, l'art de nous nourrir, l'art de nous vêtir, l'art
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de nous loger, l'art de nous défendre, etc., et n'ayant plus d'autre
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souci que celui de multiplier nos jouissances, est-il donc bien étonnant
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que nous ayons eu, nous aussi, quelques heureuses inspirations, et que
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nos luttes, soit contre la matière, soit contre l'inconnu, n'aient pas
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été moins fécondes que celles des siècles pour lesquels le travail de
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l'esprit était, comme pour le nôtre, un besoin?
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Une seule chose serait étonnante: c'est que, rien ne nous manquant, ni
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la matière, ni les instruments, ni la science, nous eussions remué tout
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cela pendant un demi-siècle, sans pouvoir en faire sortir quelques
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créations dignes de recommander notre mémoire à nos neveux.
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Nous sommes fiers de tout ce qui nous entoure, et quand nous avons
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comparé, non pas précisément notre littérature et nos sciences, mais nos
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arts divers avec ceux des âges antérieurs, nous croyons avoir, en effet,
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le droit de placer notre siècle au-dessus de ceux qui l'ont précédé.
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Orgueil illégitime, prétention usurpatrice! Les seules choses dont il
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nous soit permis de nous glorifier sont celles que nous avons ajoutées
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aux richesses qui nous viennent du passé.
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Ce sont sans doute de merveilleuses manifestations de nos forces
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intellectuelles que les nombreuses applications que nous avons faites de
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la vapeur, de la lumière, de l'électricité; mais l'ardeur avec laquelle
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nous nous sommes précipités vers les travaux qui ont pour principal
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objet le bien-être matériel mérite-t-elle bien d'être louée sans
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restriction, et n'est-il pas permis de craindre que nous ne payions d'un
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prix trop élevé nos rapides triomphes sur le temps et sur l'espace?
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Enivrés de ces triomphes, n'épuisons-nous pas, pour les multiplier et
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les rendre plus brillants, des forces que réclament des besoins d'un
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autre ordre?
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Il faudrait être aveugle pour ne pas voir que, dans une société qui ne
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semble plus avoir d'admiration que pour des conquêtes toutes
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matérielles, le goût des études qui fortifient les esprits et élèvent
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les âmes doit nécessairement s'affaiblir.
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À d'autres que nous donc de ne voir que par son beau côté le gigantesque
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tournoi des Champs-Élysées; les merveilles industrielles et artistiques
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de notre Exposition universelle ne nous feront point oublier que la
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société a d'autres besoins que ceux qui peuvent être satisfaits par les
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créations étalées dans le palais de l'Industrie.
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Si l'homme ne vivait que par les sens, si le bien-être humain, si le
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bien-être social ne consistaient que dans la possession des objets
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propres à charmer les yeux, à flatter l'odorat, à procurer des
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jouissances au palais et à l'oreille, la vue des galeries de
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l'Exposition universelle nous apprendrait que tous les secrets, que tous
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les raffinements du bien-être sont aujourd'hui trouvés. Mais l'homme a
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une autre vie que celle des sens: il vit par l'esprit, il vit par le
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coeur, il vit par l'âme; toutes ces vies ont leurs besoins, leurs
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exigences, et nous ne voyons au palais de l'Industrie rien qui puisse
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les satisfaire. Bien loin de là: c'est aux dépens de toutes ces vies,
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c'est aux dépens de ce qui est dû à ces vies qu'ont été créées toutes
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ces merveilles de l'industrie et de l'art matérialiste.
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Nous tromperions-nous par hasard?... Non, nous ne nous trompons point;
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notre plainte n'est qu'une constatation de l'évidence. Interrogeons, en
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effet, une à une toutes les nations qui sont venues là pour se disputer
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les palmes du génie industriel et de l'art sensualiste; demandons-leur
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quelle est aujourd'hui leur ambition, vers quelle direction elles
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cherchent à pousser les esprits, quels efforts, quels travaux elles
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encouragent de préférence, de quels progrès elles se montrent le plus
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fières, quels hommes elles placent au premier rang dans leur estime?
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De bonne foi, entre toutes les nations représentées au palais de
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l'Industrie, s'en trouve-t-il une seule qui oserait nier ses tendances
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matérialistes? En est-il une seule qui oserait nous dire qu'elle
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aimerait mieux avoir les premiers poëtes, les premiers philosophes, les
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premiers moralistes du monde, que de tenir le premier rang dans notre
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palais de l'Industrie? En est-il une seule qui oserait prétendre que
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chez elle, l'homme qui se sert de son intelligence pour faire pénétrer
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dans les coeurs les sentiments nobles et généreux reçoit autant
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d'encouragements que celui qui se dévoue au perfectionnement des choses
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matérielles? Non, aucune de ces nations n'a le droit de dire qu'elle
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fait pour les idées qui sont les bases de la civilisation autant que
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pour les choses qui n'en sont que l'ornement; non, disons-nous, aucune
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de ces nations ne paraît comprendre que toutes ces magnifiques oeuvres
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de leurs mains sont le résultat d'inspirations puisées à des sources qui
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ont besoin d'être alimentées et que leur insouciance laisse tarir.
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Ce sujet nous mènerait trop loin: revenons à un ordre d'idées qui se
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rapproche davantage du sujet que nous avons à traiter.
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Les seules choses dont nous ayons le droit d'être fiers, disions-nous,
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avant de protester comme nous venons de le faire contre les tendances
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antispiritualistes auxquelles nous nous abandonnons, ce sont celles que
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nous avons ajoutées aux richesses qui nous viennent du passé. Nous nous
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glorifierions au delà de nos mérites, si nous prenions pour terme de
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comparaison de nos oeuvres, soit celles des âges pendant lesquels
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l'homme travaillait avec les seules forces de sa raison individuelle,
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soit celles des âges qui, quoique déjà riches des trésors de science et
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d'expérience laissés par leurs prédécesseurs, n'ont cependant pas marqué
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leur passage dans le temps par des créations aussi heureuses que les
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nôtres.
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Nous trouverons des limites à notre orgueil dans notre propre raison, si
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nous voulons bien remarquer, d'abord, que, pour accomplir nos oeuvres,
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nous avons eu à notre disposition toutes les forces d'un passé plus long
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et, par conséquent, plus riche en science et en expérience que celui de
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nos aînés, et ensuite que les relations qui se sont établies entre les
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différents peuples de la terre ont presque complétement changé les
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conditions des progrès matériels dans le monde. Autrefois, il y a à
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peine quarante à cinquante ans, chaque frontière était un voile qui
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dérobait à une nation ce qui se faisait chez sa voisine, chaque mer,
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chaque bras de mer était un abîme à travers lequel ne passaient que bien
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rarement quelques lambeaux des mystères que l'on gardait anxieusement
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d'un côté comme de l'autre de ces abîmes. Alors chaque peuple ne
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travaillait qu'à l'aide de ses propres forces; l'intelligence humaine
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était encore mutilée, agissait encore isolément, voulons-nous dire.
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Cette mutilation, cet isolement ont cessé d'exister. Il y a toujours des
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frontières qui séparent les peuples, mais il n'y a plus de voiles
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dressés le long de ces frontières; il y a toujours des mers et des bras
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de mer dont les flots se brisent sur des rivages habités par des peuples
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dont les intérêts n'ont pas cessé d'être en lutte; mais ces mers et ces
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bras de mer ne servent plus à protéger les secrets du génie industriel
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des nations. Le génie industriel, depuis que les peuples civilisés se
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sont entendus pour reconnaître ses droits, s'est fait cosmopolite et
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parcourt le monde, travaillant au grand jour, ses brevets à la main.
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Encore une fois donc, si nous voulons comparer nos oeuvres avec celles
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de nos devanciers, commençons par comparer les ressources dont ils
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disposaient avec celles qui sont dans nos mains. L'équité la plus
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vulgaire l'exige; notre glorification serait ridicule, si elle se
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fondait sur un principe qui ne comprendrait pas la réserve que nous
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venons d'indiquer.
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Il est incontestable que, depuis l'existence des lois qui, presque
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partout, protégent la propriété industrielle des étrangers autant que
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celle des nationaux, le génie humain, appliqué aux choses matérielles,
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travaille avec toutes ses forces réunies en faisceau, pour ainsi dire,
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et il est évident, par conséquent, que ces forces ainsi coalisées
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doivent être plus puissantes, plus fécondes en résultats que ne
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pouvaient l'être les forces isolées des individus et des peuples,
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lorsque chacun, peuples et individus, était contraint, pour sauvegarder
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ses droits d'inventeur et de perfectionneur, d'envelopper ses procédés
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et ses moyens de travail dans les ombres du mystère.
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L'équité nous indique une autre réserve à faire en faveur de nos aînés,
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réserve essentielle, que nous avons à peine fait entrevoir un peu plus
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haut. Avant notre âge, les travaux industriels furent assurément bien
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plus encouragés, bien plus honorés, qu'on ne le suppose généralement;
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cependant il est vrai de dire que, pendant tous les siècles antérieurs
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et même pendant les premières années de ce siècle, l'industrie n'était
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pas regardée comme la bienfaitrice par excellence de l'humanité et comme
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la manifestation la plus glorieuse du génie des peuples. Les hautes
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sciences, la grande littérature, la poésie, les beaux-arts, tenaient
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alors dans l'estime des nations la place que leur avaient accordée sans
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difficulté toutes les civilisations antiques.
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Il résultait de cette prééminence obtenue par les hautes sciences, par
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la haute littérature, par la poésie, par les beaux-arts, que
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généralement tout homme qui aspirait à se faire une place d'honneur dans
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la société, et qui se sentait animé d'une force intellectuelle capable
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de répondre à ses aspirations, appliquait ses facultés aux choses qui
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devaient le faire arriver à la gloire, bien plus qu'à celles qui ne
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conduisent ordinairement qu'à la fortune; aux choses qui ont fait les
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grands siècles bien plus qu'à celles qui ont produit les grandes
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décadences.
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Que celui qui douterait que les grandes décadences des civilisations
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soient sorties de l'étouffement des travaux spiritualistes par les arts
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industriels encouragés d'une manière exclusive, veuille bien se souvenir
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que la vieille Asie tomba des splendides sommets d'où elle dominait le
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monde antique, aussitôt que les arts industriels furent devenus sa
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principale passion; que la vieille Grèce ne commença à fléchir sous le
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poids de son grand nom et ne le laissa tomber sous les pieds des
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conquérants qu'après qu'elle eut transporté aux industries asiatiques
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les encouragements qu'elle réservait auparavant pour ses sages, ses
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savants, ses poëtes et ses guerriers; que le colosse romain ne commença
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à vaciller sur ses bases qu'après que les Asiatiques et les Grecs furent
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parvenus à rendre les descendants des Cincinnatus et des Scipion
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amoureux de leurs arts et rivaux de leur habileté.
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Les forces intellectuelles de notre société étant attirées vers les arts
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industriels ainsi qu'elles le sont, ces arts ont une marche magnifique;
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cette marche est plus rapide, plus vigoureuse qu'on ne la vit jamais;
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mais encore une fois, jamais on ne vit un siècle faire, pour favoriser
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leurs progrès, des sacrifices pareils à ceux que nous faisons. Ces
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sacrifices sont tels, que le passé ne présentant rien de pareil, nous ne
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savons véritablement si nous devons admirer nos succès industriels ou
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les trouver tout simplement naturels.
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Autre réserve: Est-ce que nous ne regardons pas un peu trop comme
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entièrement nôtres des quantités de choses qui ne nous appartiennent pas
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entièrement? Est-ce qu'il n'est pas, tant dans l'ordre scientifique que
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dans l'ordre matériel, certains principes vus ou entrevus par le passé
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et que nous avons seulement développés et appliqués; certaines créations
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matérielles indiquées ou ébauchées par le passé et que nous n'avons eu
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qu'à réaliser plus hardiment, qu'à perfectionner?
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Invoquons un dernier fait contre nos prétentions orgueilleuses. N'est-il
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pas vrai que, sans nous inquiéter de savoir d'où sont sorties toutes les
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créations nouvelles qui nous entourent, nous en sommes aussi fiers que
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si elles appartenaient à nous seuls? N'est-il pas vrai que nous nous
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admirons dans toutes ces créations, absolument comme si elles étaient
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l'oeuvre exclusive de notre génie?
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Oui, tout cela est vrai, et ce qui ne l'est pas moins, c'est que ces
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créations ne nous appartiennent pas toutes; c'est que tous les peuples
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civilisés en revendiquent leur part, et n'admettent nullement que nous
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ayons le droit de dire: «Le siècle, c'est nous.»
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Étrange inconséquence! en même temps que nous voudrions ainsi usurper au
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profit de notre pays des gloires qui ne lui appartiennent pas, nous
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faisons des efforts déplorables pour obscurcir presque toutes celles qui
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lui appartiennent.
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Nous nous qualifions parfois du titre d'Athéniens de la civilisation
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moderne. Comme les citoyens d'Athènes, en effet, nous avons une
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répulsion innée pour les gloires vivantes et ne tolérons que les gloires
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posthumes; comme eux, nous ne voulons pas des gloires qui portent un
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nom; nous n'admettons que les gloires anonymes, que les gloires qui
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portent le nom collectif du pays, comme si nous espérions, les auteurs
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des grandes et belles choses qui l'honorent étant inconnus, être
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soupçonnés nous-mêmes de les avoir faites; mais notre ressemblance avec
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les Athéniens s'arrête là.
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Les Athéniens, quand ils envoyaient en exil les hommes qui avaient élevé
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trop haut leurs noms au milieu d'eux, ne faisaient que proclamer la
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supériorité de ces hommes. L'ostracisme était un hommage rendu au
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mérite, au génie, et non une négation du mérite et du génie:
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l'ostracisme était de l'envie; mais c'était une envie qui s'avouait et
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non de l'envie hypocrite et lâche. L'envie hypocrite et lâche, c'est la
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||
nôtre, la nôtre qui procède par l'étouffement dans l'ombre, contre
|
||
quiconque s'annonce comme devant dépasser notre mesure; la nôtre qui a
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trouvé le secret de rendre le silence plus puissant que la négation,
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plus cruel que la proscription.
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Autant nous paraissons portés à empêcher les choses véritablement
|
||
grandes ou belles de se produire au milieu de nous, autant nous nous
|
||
montrons favorables aux créations d'un ordre secondaire et dont la durée
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doit être passagère. La différence de ces deux accueils explique nos
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merveilleux succès dans les productions futiles et nous apprend pourquoi
|
||
nous sommes comparativement moins heureux sous le rapport des grandes
|
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initiatives.
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Que nous fait la gloire revêtue du manteau qui brave l'usure du temps,
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||
quand nous avons pour nous la gloire qui dédaignerait de porter le soir
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||
la robe dont elle était toute fière le matin? Va donc demander ton pain
|
||
à l'exil, Philippe de Girard; deviens donc fou de misère, Sauvage;
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||
subissez donc le sort que vous vous faites sciemment, chercheurs des
|
||
grandes pensées et des grandes choses! Est-ce que vous n'avez pas vu,
|
||
est-ce que vous ne voyez pas quelle destinée peut faire aux hommes de
|
||
génie une société qui dore si splendidement l'existence de ses amuseurs
|
||
de toutes les sortes?
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||
Ils le voient, ils le savent, et cependant la vue des souffrances qui
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||
les attendent n'a rien qui les effraie, les sublimes fous à qui le génie
|
||
a dit: «Suis-moi contre ces difficultés qui ont stérilement fatigué les
|
||
siècles; suis-moi dans le combat que je vais livrer contre l'inconnu.»
|
||
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En vain la raison leur dit: «Avant d'obéir aux appels du génie,
|
||
commencez par vous assurer le pain de chaque jour;» ils n'entendent que
|
||
la voix qui leur dit: «Je vous conduirai vers la gloire, suivez-moi.»
|
||
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||
Perfidie et mensonge! Non, ô génie, tu ne conduis pas à la gloire celui
|
||
qui te suit sans avoir les mains chargées d'or. Sous ton inspiration
|
||
j'écrirai un bon livre; est-ce toi qui me l'imprimeras et qui paieras
|
||
les annonces qui m'en procureront le débit? J'inventerai une
|
||
merveilleuse machine, grâce à toi, souffle sacré; mais que ferai-je des
|
||
plans de ma machine? Est-ce toi qui me la construiras et en mettras la
|
||
valeur en évidence?
|
||
|
||
Qu'ils sont nombreux les pauvres fous qui, s'abandonnant aux
|
||
entraînements mystérieux qui les portent vers les créations grandes et
|
||
belles, ne comprennent pas qu'en négligeant d'assurer avant tout leur
|
||
existence matérielle, ils se condamnent presque infailliblement à
|
||
travailler d'une manière stérile et pour eux-mêmes et pour la société!
|
||
|
||
La fortune ne donne pas le génie, sans doute; mais elle permet à celui
|
||
qui en est doué de le mettre en évidence et de forcer l'insouciance
|
||
comme l'envie à rendre hommage à ses oeuvres.
|
||
|
||
Est-ce là ce que se dit, il y environ trente-quatre ans, un ancien
|
||
employé supérieur de l'administration des armées sous l'Empire, M.
|
||
Thomas, de Colmar, en voyant le froid accueil que trouvait auprès des
|
||
dispensateurs de la gloire la grande découverte qu'il venait de faire?
|
||
Nous l'ignorons; mais nous voyons du moins qu'il a agi comme s'il
|
||
s'était tenu ce langage.
|
||
|
||
|
||
|
||
|
||
II
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|
||
C'était vers 1821. Ayant toujours vécu au milieu des chiffres, nul ne
|
||
savait mieux que lui combien les chiffres fatiguent les forces de
|
||
l'intelligence. La grande ère de la mécanique s'ouvrait; dans chaque
|
||
industrie, on commençait à demander à des bras de fer ou de bois
|
||
d'exécuter les travaux qui avaient été faits jusque-là par les mains
|
||
intelligentes de l'homme.--Pourquoi, se demanda M. Thomas, de Colmar,
|
||
n'essaierais-je pas de construire une machine qui exécute toutes les
|
||
opérations de l'arithmétique, comme d'autres ont imaginé des engins qui
|
||
scient et rabotent, qui filent et tissent, etc.? Et aussitôt, voilà
|
||
l'imagination du hardi Alsacien en travail. L'oeuvre n'était pas aussi
|
||
facile à faire qu'il l'avait pensé. Il s'adressa pour avoir des conseils
|
||
à un très-savant académicien.
|
||
|
||
|
||
|
||
--Mon cher ami, lui dit celui-ci, cherchez la quadrature du cercle ou le
|
||
mouvement perpétuel, si vous avez du temps à perdre; mais ne dites à
|
||
personne que vous voulez construire une machine qui puisse exécuter tous
|
||
les calculs de l'arithmétique, si vous ne voulez pas que l'on rie de
|
||
vous.
|
||
|
||
--Pourquoi rirait-on de moi? demanda M. Thomas.
|
||
|
||
--Pourquoi l'on rirait de vous, mon ami? L'on rirait de vous, parce que
|
||
la recherche d'une machine comme celle dont vous me parlez... que
|
||
dis-je? bien moins ambitieuse que celle que vous voulez inventer, a
|
||
fatigué un nombre infini de génies dans tous les temps et chez tous les
|
||
peuples, et n'a jamais abouti qu'à des échecs éclatants. Et vous
|
||
voudriez que l'on ne trouvât pas excessivement présomptueuse votre
|
||
tentative contre des difficultés qu'ont vainement essayé de vaincre,
|
||
dans les temps anciens, Thalès, Pythagore, Archimède; plus tard, les
|
||
grands mathématiciens arabes; et, dans les derniers âges, Pascal,
|
||
Perrault, Leibnitz, d'Alembert et un nombre considérable d'autres
|
||
puissants esprits? Croyez-moi donc: appliquez votre intelligence à des
|
||
travaux moins chimériques que celui qui a commencé à tourmenter votre
|
||
imagination.
|
||
|
||
--Eh quoi, répondit M. Thomas au savant académicien, après avoir mis en
|
||
relief, comme vous venez de le faire, l'honneur que me vaudrait ma
|
||
machine, vous voudriez que j'eusse une autre ambition que celle de le
|
||
mériter?
|
||
|
||
Le ton résolu sur lequel fut faite cette réponse rendait toute
|
||
observation inutile. L'académicien se contenta d'adresser un sourire
|
||
d'affectueuse pitié à M. Thomas, qui trois mois après avait exécuté son
|
||
arithmomètre, s'était assuré, par la prise d'un brevet d'invention, la
|
||
propriété de sa découverte, et presque en même temps présentait à la
|
||
Société d'encouragement sa machine véritablement merveilleuse.
|
||
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||
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||
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||
Elle fut renvoyée à l'examen d'une commission composée de Francoeur et
|
||
Bréguet. Le rapport fut fait au nom du comité des arts mécaniques par
|
||
Francoeur, qui, après avoir fait mention des machines à calculer
|
||
antérieurement construites, s'exprimait ainsi: «Le défaut de toutes ces
|
||
inventions est de ne se prêter qu'à des calculs très-simples; dès qu'il
|
||
s'agit de multiplier, il faut convertir l'opération en une suite
|
||
d'additions: ainsi pour obtenir 7 fois 648, on est obligé d'ajouter
|
||
d'abord 648 à lui-même, puis la somme à 648, celle-ci encore à 648,
|
||
etc., jusqu'à ce que 648 ait été pris 7 fois. À quelle longueur ne
|
||
faut-il pas se soumettre lorsque le multiplicateur a deux ou trois
|
||
chiffres! Toutes ces machines sont donc aujourd'hui tombées dans
|
||
l'oubli, et on ne les regarde que comme des conceptions plus ou moins
|
||
ingénieuses.
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||
|
||
»Celle de M. Thomas ne ressemble nullement aux autres, elle donne de
|
||
suite les résultats du calcul, sans tâtonnement, et n'est faite à
|
||
l'imitation d'aucune des premières. Il est certain que M. Thomas n'avait
|
||
pas connaissance de celles-ci lorsqu'il imagina la sienne, et qu'il n'a
|
||
pu s'aider des travaux de ses prédécesseurs. Il a même employé et
|
||
abandonné plusieurs mécanismes qui ne remplissaient pas assez bien leur
|
||
objet, avant de s'arrêter à celui qu'on voit dans la machine pour
|
||
laquelle il sollicite le suffrage de la Société d'encouragement.
|
||
|
||
»La machine de M. Thomas sert à faire non-seulement toutes les additions
|
||
et soustractions, mais encore les multiplications et divisions des
|
||
nombres entiers ou affectés de fractions décimales. Lorsque, par
|
||
exemple, on veut multiplier 648 par 7, on place les indicateurs du
|
||
multiplicande sur les chiffres 6, 4 et 8, et celui du multiplicateur sur
|
||
7, on tire un cordon et on lit le produit 4,536 sur la tablette de
|
||
l'instrument.
|
||
|
||
»La division n'étant que l'inverse de la multiplication, on conçoit
|
||
qu'elle s'exécute avec la même aisance et par le même moyen.
|
||
|
||
»La plus grande difficulté qu'on rencontre dans l'invention de ces
|
||
instruments, difficulté contre laquelle le génie même de Pascal a échoué
|
||
et qui jusqu'ici a si fort restreint l'usage de ces machines à calculer,
|
||
c'est de faire porter les retenues sur les chiffres à gauche. Le
|
||
mécanisme par lequel M. Thomas opère ce passage des retenues est
|
||
extrêmement ingénieux; ce report se fait de lui-même, sans qu'on y
|
||
songe. Pour multiplier 648 par 7, l'opérateur tire le cordon, sans
|
||
s'embarrasser s'il y a ou non des chiffres à retenir, sans même savoir
|
||
ce que c'est, et il lit de suite 4,536.
|
||
|
||
»Il est impossible de combiner mieux les agents de l'instrument qui vous
|
||
est présenté et de surmonter plus heureusement les embarras de
|
||
l'instrument.
|
||
|
||
»Ainsi, à considérer cette machine sous le rapport du mérite
|
||
d'invention, et sous celui de la difficulté vaincue, vous ne balancerez
|
||
pas à lui accorder votre suffrage.
|
||
|
||
»Il n'y a aucune comparaison à faire entre cette invention et les règles
|
||
à calculer. Comme ces dernières sont basées sur le système des
|
||
logarithmes, les additions et soustractions sont impossibles avec ces
|
||
règles; et comme ces deux opérations se mêlent à chaque instant aux
|
||
autres dans les affaires de commerce, les tables de logarithmes n'y
|
||
peuvent servir avec avantage. En outre, ces règles à calculer n'ont une
|
||
précision que de trois chiffres, tandis que la machine de M. Thomas
|
||
opère sur un nombre de chiffres indéfini, avec une exactitude parfaite.»
|
||
|
||
Conformément aux conclusions du rapport, la Société d'encouragement
|
||
approuva la machine de M. Thomas, en fit graver le mécanisme pour son
|
||
_Bulletin_, où fut aussi inséré le rapport de M. Francoeur; mais ce fut
|
||
là la seule récompense qu'obtint alors l'inventeur de l'arithmomètre,
|
||
pour une découverte qui semblait devoir placer immédiatement son nom au
|
||
nombre de ceux que le monde entier connaît.
|
||
|
||
|
||
|
||
La Société d'encouragement, en voyant que l'arithmomètre n'avait pas
|
||
produit dans l'opinion publique l'étonnement, la sensation qui
|
||
d'ordinaire accueille les découvertes de la nature de celle de M.
|
||
Thomas, comprit bientôt qu'elle n'avait pas été elle-même assez juste,
|
||
en se contentant de donner sa complète approbation à l'arithmomètre.
|
||
Aussi, lorsque, quelques mois après, la belle planche dessinée et gravée
|
||
par Leblanc et reproduisant la machine de M. Thomas dans tous ses
|
||
détails, parut dans le _Bulletin_, fut-elle accompagnée par M. Hoyau
|
||
d'un commentaire où se trouvent des passages qui valent des médailles
|
||
d'or:
|
||
|
||
«Si l'on pouvait, disait M. Hoyau, assigner des bornes à nos facultés
|
||
intellectuelles, il semblerait que tant de moyens déjà découverts pour
|
||
calculer mécaniquement ont épuisé les recherches de ce genre et qu'il ne
|
||
reste plus rien à faire après les savants célèbres de tous les pays qui
|
||
se sont occupés de cet objet.
|
||
|
||
»Cependant M. le chevalier Thomas, de Colmar, est parvenu à vaincre
|
||
toutes les difficultés et à composer une machine au moyen de laquelle on
|
||
peut faire les quatre opérations de l'arithmétique.
|
||
|
||
»Cette invention nous paraît devoir être rangée au nombre de ces
|
||
découvertes qui font honneur à ceux qui les conçoivent et sont
|
||
glorieuses pour l'époque qui les produit.»
|
||
|
||
|
||
|
||
Ces éloges, les félicitations de quelques visiteurs, voilà tout ce que
|
||
valut à M. Thomas, de Colmar, l'invention de l'arithmomètre. Il en
|
||
attendait mieux: une semblable découverte valait de la gloire, de la
|
||
célébrité, du moins; car qui dira que le bonheur d'avoir aussi
|
||
complétement triomphé que venait de le faire M. Thomas des difficultés
|
||
qui avaient tenu en arrêt le génie de tous les siècles, fût suffisamment
|
||
récompensé par l'approbation de la Société d'encouragement?
|
||
|
||
La plupart des inventeurs, lorsque le public ne fait pas à leurs
|
||
découvertes l'accueil sur lequel ils avaient compté, ne savent
|
||
ordinairement faire que deux choses: d'abord accuser leur siècle
|
||
d'injustice ou d'ignorance; et ensuite se livrer au découragement et
|
||
regretter le temps qu'ils ont perdu à vouloir être utiles à leur pays.
|
||
|
||
|
||
|
||
M. Thomas, de Colmar, supporta très-philosophiquement la déception qu'il
|
||
venait d'éprouver. Se souvenant sans doute de la lenteur que la machine
|
||
à vapeur avait mise à faire son chemin, il trouva tout simple que le
|
||
public ne se montrât pas plus prompt à comprendre la valeur de son
|
||
arithmomètre qu'il ne l'avait été à comprendre celle de la machine qui a
|
||
si profondément modifié toutes les lois du travail matériel.
|
||
|
||
Et pourquoi, au surplus, le public mériterait-il d'être accusé
|
||
d'injustice, lorsqu'il ne fait pas à toutes les inventions l'accueil que
|
||
quelques-unes méritent véritablement? Pourquoi, dès qu'il entend parler
|
||
de découvertes qui étonnent son intelligence, devrait-il battre des
|
||
mains et échanger son argent contre la merveilleuse machine, contre
|
||
l'admirable recette, contre le prodige de la chimie ou de la mécanique
|
||
qu'on lui annonce, au nom des sociétés savantes? Est-ce que ces sociétés
|
||
sont infaillibles et n'ont jamais préconisé que des inventions dignes de
|
||
l'être? Est-ce que, sur la parole de ces sociétés, le public n'a pas
|
||
souvent fait des expériences ruineuses, des achats qui lui ont laissé
|
||
des regrets?
|
||
|
||
Le public est défiant; mais est-il injuste? non, il ne l'est pas. Les
|
||
déceptions que de nombreuses nouveautés lui ont fait éprouver légitiment
|
||
surabondamment sa défiance. Il lui en a trop coûté d'avoir tant de fois
|
||
cru sans voir; ne nous étonnons pas qu'il veuille quelquefois voir avant
|
||
de croire.
|
||
|
||
|
||
|
||
C'est en se faisant ces réflexions à lui-même que M. Thomas arriva à se
|
||
dire: «Pour populariser une machine comme la mienne, il faut de
|
||
l'argent, beaucoup d'argent; je dois donc commencer par devenir riche,
|
||
si je veux que mon arithmomètre devienne un instrument usuel dans le
|
||
monde savant et financier, dans le monde commerçant et industriel.»
|
||
|
||
C'est à partir de ce moment que M. Thomas, de Colmar, qui, jusque-là,
|
||
n'avait eu qu'une grande passion véritable, l'étude des sciences
|
||
exactes, et qu'un délassement de prédilection, la mécanique, replia son
|
||
intelligence vers les combinaisons financières, dont il ne s'était déjà
|
||
occupé que pour se distraire, pour ainsi dire, mais qui lui avaient
|
||
pourtant valu de beaux succès, puisque, dès ce moment (1822), il avait
|
||
déjà été nommé président honoraire de la Société d'assurance contre
|
||
l'incendie _le Phénix_, qu'il avait fondée en 1819.
|
||
|
||
Nous ne suivrons pas ici M. Thomas, de Colmar, dans les travaux
|
||
financiers qui lui ont si bien réussi. Qu'il nous suffise de dire que la
|
||
haute fortune à laquelle il a élevé la Compagnie du _Soleil_, l'une de
|
||
ses fondations les plus connues, suppose de sa part une force de volonté
|
||
incroyable, aux yeux de quiconque connaît les phases qu'a traversées
|
||
cette Compagnie, aujourd'hui l'une des plus puissantes et des plus
|
||
justement accréditées de la France.
|
||
|
||
|
||
|
||
M. Thomas paraissait tellement absorbé par les soins administratifs que
|
||
réclamait sa grande Société d'abord, et par ceux qu'il lui fallut, plus
|
||
tard, donner à la Compagnie _l'Aigle_, qu'il avait fondée pour l'un de
|
||
ses fils, que personne, assurément, ne soupçonnait qu'il songeât encore
|
||
à son arithmomètre.
|
||
|
||
Et pourtant l'arithmomètre était la passion bien-aimée de sa pensée, le
|
||
rêve favori de ses veilles. Cette passion, ce rêve, le suivaient
|
||
partout, au milieu des affaires, comme au milieu des fêtes; et jamais,
|
||
pendant trente ans, pas une journée, pour ainsi dire, ne se passa sans
|
||
qu'il visitât, de corps ou d'esprit, le recoin mystérieux où la chère
|
||
machine était cachée aux regards les plus amis. Aujourd'hui il fallait
|
||
ajouter ceci, demain retrancher cela, et le surlendemain défaire tout ce
|
||
qui avait été fait la veille et l'avant-veille, pour chercher une
|
||
simplification plus grande.
|
||
|
||
Pour obtenir cette simplification, l'inventeur de l'arithmomètre a
|
||
dépensé plus de 300,000 francs.--«C'est, de toutes les jouissances,
|
||
celle qui m'a coûté le moins, dit-il, si je compare ses douceurs à
|
||
celles de tous les autres plaisirs que je me suis donnés.»
|
||
|
||
Trente années de travail, plus de 300,000 francs dépensés pour
|
||
retrancher cinq à six petites pièces d'une machine qu'un enfant de
|
||
quatre ans porterait dans ses mains comme un jouet! Est-ce que
|
||
l'arithmomètre de 1822 ne remplissait pas les mêmes fonctions que
|
||
l'arithmomètre de 1855?
|
||
|
||
Les deux arithmomètres remplissent les mêmes fonctions; mais le premier
|
||
avait des complications que le second n'a pas; le premier est l'oeuvre
|
||
d'un mécanicien extraordinairement ingénieux; le second est l'oeuvre
|
||
d'un homme de génie.
|
||
|
||
Avec de l'imagination et de la persévérance, il est facile d'exécuter, à
|
||
l'aide de machines compliquées, quelques effets qui semblent ne pouvoir
|
||
être produits que par l'intelligence réfléchie; mais il n'appartient
|
||
qu'au génie de produire, par des moyens simples, des effets d'une
|
||
complication et d'une variété infinies.
|
||
|
||
|
||
|
||
Tel est l'arithmomètre de 1855.
|
||
|
||
Notre Exposition universelle a beau être riche en oeuvres empreintes du
|
||
sceau du génie; nous n'en voyons pas une seule, nous défions qu'on nous
|
||
en indique une seule qui porte ce sceau d'une manière plus éclatante,
|
||
d'une manière aussi éclatante que l'arithmomètre.
|
||
|
||
Ce n'est plus ici de la matière qui produit des effets matériels; c'est
|
||
de la matière qui pense, pour ainsi dire, qui réfléchit, qui combine,
|
||
qui calcule, qui fait toutes les opérations les plus difficiles, les
|
||
plus compliquées de l'arithmétique, avec une infaillibilité, avec une
|
||
rapidité, avec une science qui défient tous les calculateurs, tous les
|
||
académiciens du monde entier.
|
||
|
||
Mais, avant d'aller plus loin, voyons si l'invention de M. Thomas, de
|
||
Colmar, n'est pas, sous le rapport de la difficulté vaincue, l'une des
|
||
oeuvres les plus étonnantes que nous connaissions.
|
||
|
||
|
||
|
||
Le matérialisme ne veut pas de la difficulté vaincue; il ne tient compte
|
||
que de la valeur utilitaire des inventions. Nous procédons tout
|
||
autrement, nous. En présence d'une découverte quelconque, nous nous
|
||
sentons plutôt porté à chercher quels efforts d'intelligence elle a dû
|
||
coûter, qu'à nous demander quels services elle peut rendre. Pourquoi
|
||
agissons-nous ainsi? Nous agissons ainsi, parce que c'est la difficulté
|
||
vaincue qui glorifie l'esprit humain; parce que c'est la difficulté
|
||
vaincue qui nous apprend ce que vaut et ce que peut l'intelligence
|
||
humaine, et quelle est, par conséquent, notre grandeur et notre noblesse
|
||
dans la création. Matérialistes qui refusez de tenir compte des
|
||
difficultés vaincues, apprenez-moi donc, je vous prie, quelle est
|
||
l'utilité matérielle de la découverte de Galilée: «la terre tourne;»
|
||
l'utilité matérielle de la loi de la pesanteur, trouvée par Newton;
|
||
l'utilité matérielle de la méthode de Leverrier pour aller au-devant
|
||
d'un astre caché dans les profondeurs du ciel. Difficultés vaincues que
|
||
tout cela, et rien de plus: rien de plus, excepté plus d'honneur pour
|
||
l'esprit humain.
|
||
|
||
Nous verrons plus loin que l'invention de M. Thomas est autre chose
|
||
qu'une difficulté vaincue. En attendant, ne la considérons que sous ce
|
||
dernier point de vue; et, pour cela, remontons à l'origine historique de
|
||
l'arithmétique.
|
||
|
||
|
||
|
||
L'origine de l'arithmétique, base de toutes les autres sciences, comme
|
||
tout le monde en convient, se perd dans la nuit des temps, ainsi que
|
||
celle de tous les arts nécessaires. Attribuer l'invention de ses
|
||
principales règles aux Indiens, comme le font quelques écrivains, ou aux
|
||
Chaldéens, comme d'autres le font, parce que ce peuple en avait besoin
|
||
pour ses études astronomiques, ou aux Égyptiens, qui ne pouvaient s'en
|
||
passer pour leurs travaux géométriques, ou bien aux Phéniciens, parce
|
||
que leur commerce les exigeait, c'est ne rien dire de sérieux.
|
||
|
||
Le besoin et l'intérêt, ces deux grands mobiles de l'industrie humaine,
|
||
durent, dès l'origine des sociétés, donner naissance à l'arithmétique,
|
||
qui ne s'est assurément pas formée d'un premier jet, mais pièce à pièce,
|
||
règle à règle, etc. Les historiens, qui nous ont raconté si longuement
|
||
l'histoire de la géométrie, de l'astronomie et de plusieurs autres
|
||
parties de la science, ne nous ont presque rien dit de l'arithmétique
|
||
des anciens. Leur silence, sous ce rapport, est si grand que l'on est
|
||
obligé de recourir à des déductions à demi hypothétiques pour affirmer
|
||
que Platon et Euclide connaissaient les quatre règles et savaient
|
||
extraire les racines carrées et cubiques. Procédaient-ils, dans leurs
|
||
calculs, comme nous, ou bien prenaient-ils des voies plus longues? Rien
|
||
de précis n'existe sur ce sujet.
|
||
|
||
Il est tout naturel que les doigts aient été les premiers auxiliaires de
|
||
la mémoire dans l'enfance de l'art de calculer. La raison ne nous le
|
||
dirait pas, que nous en trouverions encore la preuve dans l'habitude
|
||
qu'ont eue tous les peuples, moins les anciens Chinois et une peuplade
|
||
obscure dont parle Aristote, de distribuer leurs nombres en périodes
|
||
composées chacune de dix unités. En principe, le calcul décimal est donc
|
||
aussi vieux que le monde, et notre honneur se borne à l'avoir appliqué à
|
||
tout ce que nous appelons poids, étendue, etc.
|
||
|
||
De même que l'homme se servit d'abord de ses doigts pour retenir,
|
||
assembler et combiner les nombres, de même aussi il trouva en lui-même
|
||
ses premières unités de mesures. C'est ainsi que chez tous les peuples
|
||
nous trouvons, sous divers noms, le pas, la coudée, le pied, le pouce,
|
||
le doigt, la main, l'empan, la brasse, etc.
|
||
|
||
|
||
|
||
Les premiers signes de la numération ont partout précédé ceux de
|
||
l'écriture. Les Latins, comme les Grecs, nous ont appris d'une manière
|
||
formelle quels furent ces premiers signes de la numération, quels furent
|
||
ces aînés de nos chiffres. Ces signes furent de petits cailloux. Chez
|
||
les Grecs, comme chez les Latins, comme chez nous, faire une opération
|
||
de nombres s'appelle calculer, c'est-à-dire compter des cailloux. Les
|
||
Latins disaient: «_Calculos ponere_, _calculos subducere_, etc.» Les
|
||
Grecs disaient: «_Pséphizein_,» compter avec des cailloux. (_Pséphos_,
|
||
qui veut dire petite pierre, caillou, signifiait aussi, par extension,
|
||
suffrage.) Les suffrages se donnaient en Grèce avec des cailloux ou des
|
||
petits coquillages, comme on le sait par l'histoire de l'ostracisme et
|
||
par la racine de ce dernier mot lui-même.
|
||
|
||
Comme, chez les Grecs, on avait réuni des petits coquillages d'un poids
|
||
égal pour servir dans les assemblées où le peuple avait voix
|
||
délibérative, on pesait quelquefois ces signes de suffrages, au lieu de
|
||
les compter. Chez les Romains, on avait songé un instant à faire
|
||
fabriquer par les potiers de terre de petites billes en terre cuite pour
|
||
servir à l'expression des suffrages. À l'exemple des Grecs, on pesait
|
||
ces billes au lieu de les compter; mais ce système ayant donné lieu à
|
||
quelques abus, on renonça au pesage pour reprendre l'addition.
|
||
|
||
|
||
|
||
Tout le monde connaît les tailles des boulangers; ces petits morceaux de
|
||
bois furent les premiers livres de commerce de nos premiers parents,
|
||
leurs premiers livres généalogiques et historiques peut-être. Nous
|
||
voyons ces petits bâtons arithmétiques chez les Assyriens, chez les
|
||
Égyptiens, chez les Scythes, chez les Thraces, dans l'Inde, dans la
|
||
Chine; on les a retrouvés, au moment de la découverte de l'Amérique,
|
||
chez les Péruviens comme chez les Mexicains; dans les découvertes plus
|
||
récentes, on les a rencontrés encore chez plusieurs peuples sauvages.
|
||
|
||
N'allons pas si loin dans le temps et abstenons-nous de traverser les
|
||
mers pour retrouver ces tailles numériques. Dans presque toutes nos
|
||
provinces, quel est le livre-mémoire du paysan illettré, de l'artisan
|
||
illettré? C'est le bâton assyrien, égyptien, mexicain, etc., entaillé
|
||
d'un côté pour le doit et de l'autre pour l'avoir, ayant une partie
|
||
réservée pour les dates et une autre pour les signes rappelant les noms
|
||
propres, etc.
|
||
|
||
L'emploi du bâton à signes numériques ne vint évidemment qu'après celui
|
||
des cailloux numérateurs; car les petits cailloux se trouvaient partout
|
||
naturellement sous la main des premiers hommes, tandis que les entailles
|
||
faites sur un bâton annoncent la possession d'un instrument tranchant,
|
||
qui suppose lui-même l'existence d'une civilisation en marche depuis
|
||
assez longtemps.
|
||
|
||
Les Assyriens et les Égyptiens, après s'être d'abord servis des bâtons
|
||
entaillés comme aide-mémoire, essayèrent de s'en faire des machines à
|
||
calcul. Nous ignorons comment ils disposaient les petites baguettes
|
||
arithmétiques dont les anciens historiens nous parlent; mais nous savons
|
||
que la manoeuvre de ces baguettes leur permettait de faire leurs calculs
|
||
avec une rapidité qui fit toujours le désespoir des Grecs, qui ne purent
|
||
réussir à surprendre leur secret.
|
||
|
||
|
||
|
||
Rectifions, en passant, la signification du mot _sage_, _philosophe_,
|
||
noms par lesquels on désigne les premiers savants de la Grèce, les Grecs
|
||
qui allaient étudier en Égypte et en Asie les sciences et les arts qui
|
||
florissaient dans ces contrées. On croit généralement, d'après le sens
|
||
que nous attachons aujourd'hui à ces mots, d'après le sens que la Grèce
|
||
elle-même y attacha vers sa période la plus florissante, que les sages,
|
||
que les philosophes grecs, qui allaient se faire les disciples des
|
||
prêtres de Memphis et des mages de la Chaldée, avaient surtout pour but
|
||
d'étudier les sciences morales et législatives de l'Égypte et de l'Asie.
|
||
Cette croyance est une grande erreur: ces Grecs voyageurs ne
|
||
négligeaient sans doute pas entièrement l'étude des lois et de la
|
||
philosophie des pays qu'ils visitaient; mais ce qu'ils allaient chercher
|
||
surtout, et sur les rives du Nil et sur celles du Tigre et de
|
||
l'Euphrate, et jusque sur celles de l'Indus et du Gange, c'étaient les
|
||
sciences mathématiques et physiques.
|
||
|
||
_Felix qui potuit rerum cognoscere causas!_
|
||
|
||
|
||
|
||
Les choses et leurs causes, voilà ce qu'ils ambitionnaient de connaître.
|
||
Que l'on scrute, par exemple, les livres, la vie de tous ces vieux Grecs
|
||
que nous appelons des philosophes: Phérécyde, Thalès, Pythagore,
|
||
Callisthène, Anaxagore, Anaximandre, Parménide, Héraclite, Empédocle,
|
||
Épicure, Leucippe, Dioclès, Démocrite, Alcméon, Chrysippe, Anaximène,
|
||
Cléanthe, Aristote lui-même, etc. (et nous avons pris ces noms au
|
||
hasard, selon qu'ils nous sont venus à la mémoire); que, disons-nous,
|
||
l'on scrute la valeur scientifique de ces noms, et l'on verra que tous
|
||
ces hommes ont brillé comme physiciens, comme naturalistes, comme
|
||
astronomes, comme mathématiciens, bien plus que comme philosophes, dans
|
||
le sens que nous attachons à ce mot. Platon, le divin Platon lui-même,
|
||
montre dans tous ses écrits qu'il avait au moins autant profité des
|
||
leçons du physicien Héraclite que de celles de Socrate. On sait, au
|
||
surplus, qu'il avait donné la géométrie pour base à sa doctrine et mis
|
||
sur la porte de son école, l'Académie, une inscription par laquelle il
|
||
en refusait l'entrée à ceux qui ignoraient cette science. Il l'avait en
|
||
si haute estime qu'il pensait que Dieu s'en occupait sans cesse, et
|
||
c'est pour cela qu'il l'appelait l'éternel géomètre.
|
||
|
||
|
||
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||
S'il est donc vrai de dire que les premières périodes dites
|
||
philosophiques de la Grèce furent principalement remplies par l'étude
|
||
des sciences qui exigent l'emploi continuel du calcul, il est
|
||
indubitable que les Grecs durent faire des efforts incessants pour
|
||
perfectionner leur arithmétique. Des commentateurs des mathématiciens
|
||
grecs ont prétendu, non sans quelque vraisemblance, que le jeu dont on
|
||
attribue l'invention à Palamède, le jeu des échecs, selon les uns, du
|
||
trictrac, selon d'autres, n'était qu'une machine à calcul. Thalès, qui
|
||
avait appris aux Égyptiens à mesurer la hauteur des pyramides par la
|
||
longueur de leur ombre, et qui avait inventé plusieurs combinaisons de
|
||
règles en bois, soit pour prendre la distance des astres, soit pour
|
||
faire des opérations géodésiques, paraît aussi avoir été l'inventeur
|
||
d'un casier arithmétique dont les combinaisons nous sont inconnues. Le
|
||
perfectionnement de ce casier arithmétique préoccupa d'une manière toute
|
||
particulière l'intelligence de Pythagore, dont on connaît la
|
||
prédilection pour les nombres. Nous ignorons quels résultats obtinrent
|
||
les tentatives de ce grand homme. Nous savons seulement que l'abaque, ou
|
||
table de multiplication qui porte son nom, est un débris, ou, si l'on
|
||
veut, une réminiscence de son casier. Nous ne mentionnerons ici que pour
|
||
mémoire le fameux crible d'Ératosthène, bibliothécaire d'Alexandrie, qui
|
||
permet de trouver si commodément les nombres premiers, dont la recherche
|
||
est curieuse en elle-même, indépendamment de son utilité dans la théorie
|
||
des solutions.
|
||
|
||
Les anciens comme les modernes ont traité avec une railleuse pitié
|
||
l'opinion de Pythagore sur les vertus mystérieuses de certains nombres.
|
||
Des commentateurs plus sages pensent que, ce philosophe et ses premiers
|
||
disciples n'ayant rien écrit, on a pris dans un sens trop littéral un
|
||
langage allégorique dont le sens était perdu.
|
||
|
||
Quoi qu'il en soit, les mathématiciens grecs se trouvaient humiliés de
|
||
ne pouvoir retrouver, à l'aide de son abaque, le casier arithmétique
|
||
qu'il avait imaginé, et faisaient, pour le reconstruire, des efforts que
|
||
l'histoire nous montre toujours incessants, mais toujours stériles
|
||
aussi.
|
||
|
||
|
||
|
||
C'est en se livrant à ce travail de réinvention que Nicomaque arriva à
|
||
trouver une étonnante propriété des nombres qu'il ne cherchait pas: nous
|
||
voulons parler des progressions arithmétiques.
|
||
|
||
Ce Nicomaque vivait 250 ans avant notre ère. En cherchant à combiner des
|
||
nombres sur des tablettes, de manière à pouvoir abréger mécaniquement
|
||
les opérations de l'arithmétique, il trouva le nombre polygone. (On
|
||
appelle ainsi la somme d'une progression arithmétique qui commence par
|
||
1, et dont les unités peuvent être rangées en figures géométriques.) Il
|
||
ne connut pas les avantages de sa découverte, qui fut prise pour une
|
||
remarque stérile.
|
||
|
||
|
||
|
||
Un siècle après, Archimède vint. Les nombres furent sa première étude;
|
||
ses tentatives pour simplifier l'arithmétique, pour en faire un art
|
||
mécanique, furent les travaux qui lui révélèrent la nature de son génie.
|
||
C'est en cherchant à construire une machine devant atteindre le même but
|
||
que celles dont Pythagore et Nicomaque avaient eu l'idée, qu'il se
|
||
sentit entraîné vers l'étude des sciences mécaniques, qu'il devait
|
||
enrichir de découvertes si magnifiques.
|
||
|
||
Les tablettes sur lesquelles Nicomaque avait déposé le principe dont il
|
||
n'avait pas su apprécier la valeur féconde, furent pour Archimède un
|
||
trait de lumière. Le calcul polygonal lui révéla l'art de la progression
|
||
des nombres, et cette découverte le consola de n'avoir pas réussi dans
|
||
sa recherche d'une machine arithmétique.
|
||
|
||
L'enthousiasme avec lequel il parla à ses amis de la magnifique loi
|
||
qu'il venait de trouver ne fit sur eux qu'une faible impression; ils lui
|
||
dirent qu'ils ne croyaient pas à l'existence d'une méthode arithmétique
|
||
qui permît d'exprimer en nombres une quantité composée d'une infinité de
|
||
parties. L'un d'eux crut même le mettre dans un grand embarras en lui
|
||
demandant s'il évaluerait le nombre des grains de sable qui sont au bord
|
||
de la mer. Archimède lui répondit que non-seulement il exprimerait le
|
||
nombre des grains de sable qui sont au bord de la mer, mais encore celui
|
||
des grains dont on pourrait remplir tout l'espace compris entre la terre
|
||
et les étoiles fixes; et il prouva ce qu'il avançait, en faisant voir
|
||
que le cinquantième terme d'une progression décuple croissante
|
||
satisfaisait à son engagement.
|
||
|
||
Il fit plus: afin de ne laisser sur ce sujet aucune ressource à
|
||
l'imagination la plus féconde, il imagina un corpuscule dix mille fois
|
||
plus petit qu'un grain de sable; il l'appela grain de pavot, et en forma
|
||
sa première mesure. Le grain de pavot pris cinq fois fit un grain
|
||
d'orge, ou sa seconde mesure, et avec ces mesures, le grand homme
|
||
établit une suite de nombres qui se perdent dans l'infini.
|
||
|
||
|
||
|
||
On connaît la petite historiette racontée par Alsephadi, auteur arabe,
|
||
d'un roi indien qui, voulant récompenser magnifiquement Sessa, qui avait
|
||
inventé, pour le distraire, le jeu que d'autres attribuent à Palamède,
|
||
le jeu des échecs, l'invita à demander tout ce qu'il pourrait désirer.
|
||
Sessa demanda seulement autant de grains de blé qu'il y a de cases dans
|
||
l'échiquier, en doublant à chaque case, c'est-à-dire 64 fois.
|
||
|
||
Le roi se scandalisa d'une demande qui semblait si peu digne de sa
|
||
munificence. Sessa insista, et le roi ordonna qu'on le satisfît. On
|
||
n'était pas arrivé au quart du nombre des cases, qu'on fut effrayé de la
|
||
quantité de blé qu'on avait déjà; un peu plus loin, on trouva que le blé
|
||
du monde entier n'aurait pas suffi pour répondre à l'exigence de Sessa.
|
||
|
||
Cette singulière demande a suffi pour rendre immortel le nom de Sessa,
|
||
et l'on trouvera sans doute que c'est là de l'immortalité obtenue à bon
|
||
marché, si l'on sait que ce même Sessa avait longtemps enseigné les
|
||
mathématiques à Alexandrie, où l'ouvrage d'Archimède, _De numero
|
||
arenae_, était certes bien connu.
|
||
|
||
|
||
|
||
Le génie des anciens, qui fut si heureux dans presque toutes les autres
|
||
sciences, comme nous le voyons par la grandeur de leurs monuments, qui
|
||
supposent une connaissance profonde de la plupart de celles que nous
|
||
possédons nous-mêmes, ce génie ne se révéla que d'une manière
|
||
extrêmement modeste pour ce qui regarde l'arithmétique.
|
||
|
||
|
||
|
||
Nous ne savons pas assez comprendre combien l'invention de l'alphabet
|
||
est au-dessus de toutes les découvertes que l'homme a pu faire. Cette
|
||
invention est fort ancienne chez la plupart des peuples; et ce qu'il y a
|
||
de plus remarquable, c'est qu'elle se fit de prime-abord avec de tels
|
||
caractères de simplicité, de perfection, que tous les siècles se la sont
|
||
successivement transmise sans y rien ajouter, sans en rien retrancher.
|
||
|
||
Mais si les civilisations historiques possédaient, pour la langue
|
||
proprement dite, des alphabets aussi parfaits que les nôtres, elles
|
||
étaient loin d'avoir, pour exprimer les nombres, des caractères aussi
|
||
simples que ceux que nous possédons. Les Orientaux, les Assyriens, les
|
||
Hébreux, les Grecs, n'avaient pour signes de numération que les lettres
|
||
de leur alphabet; les neuf premières marquaient les unités, les neuf
|
||
suivantes les dizaines, et les autres, enfin, les centaines. Les signes
|
||
exclusivement numériques étaient à peu près nuls; un point ou petit
|
||
trait à la suite des lettres leur donnait seul leur valeur numérique.
|
||
Dès que le nombre s'élevait dans des proportions un peu considérables,
|
||
il fallait employer une quantité de lettres dont la lecture elle-même
|
||
exigeait un calcul.
|
||
|
||
On dit que les Romains imitèrent les Grecs et se servirent aussi de leur
|
||
alphabet pour exprimer les nombres. Telle n'est pas notre opinion. Les
|
||
signes numériques romains I, V, X, L, C, D, M ne ressemblent aux
|
||
caractères alphabétiques que par hasard; ils ne viennent pas de
|
||
l'alphabet, ils sont nés des petites lignes que l'homme primitif dut
|
||
tracer sur la pierre, sur le bois, quand il commença à soulager sa
|
||
mémoire par des signes matériels.
|
||
|
||
Dans le principe, les Romains n'eurent que trois chiffres: I, pour
|
||
exprimer les unités; X, pour exprimer les dizaines; [, qui devint plus
|
||
tard C, pour exprimer les centaines. V, ou cinq, n'exprima ce nombre que
|
||
comme étant une moitié de dix, X, et fut employé assez tard. De même,
|
||
plus tard, on se servit de L pour exprimer cinquante ou moitié de cent,
|
||
[ ou C. Avant de se servir de M pour exprimer mille, on employait le
|
||
signe (I) ou ( I ); pour exprimer cinq cents, on prit la moitié du signe
|
||
(I), mille, c'est-à-dire CI, qui devint bientôt D.
|
||
|
||
Les caractères romains, qui étaient encore plus compliqués que les
|
||
caractères grecs, rendaient les opérations de l'arithmétique
|
||
très-difficiles, ainsi que l'on peut s'en rendre compte en essayant la
|
||
plus simple opération avec ces caractères. Aussi les Romains ne se
|
||
distinguèrent-ils nullement comme mathématiciens. Lorsque
|
||
l'administration des finances de l'État eut pris de larges
|
||
développements, ainsi que le commerce, on fut obligé de recourir à des
|
||
calculateurs grecs, qui devinrent, pour ainsi dire, les maîtres de la
|
||
fortune publique et des fortunes privées, Rome manquant d'hommes
|
||
capables pour contrôler leurs chiffres.
|
||
|
||
Les abus que quelques-uns d'entre eux commirent furent cause que l'on
|
||
força ces étrangers à enseigner leur science aux citoyens romains. Le
|
||
trésor se chargea du traitement de ces professeurs, qui furent installés
|
||
dans un vaste édifice dont l'unique ameublement se composait de longues
|
||
tables, couvertes de sable, et munies de petites baguettes pour écrire
|
||
les chiffres, et de rouleaux pour niveler le sable, à mesure que les
|
||
opérations numériques se renouvelaient. Cet emploi économique du sable,
|
||
pour enseigner l'arithmétique, avait fait donner aux professeurs grecs
|
||
le nom d'_arenarii_, nom qui fut en si grand honneur pendant toute la
|
||
durée de l'empire. C'est parmi ces _arénaires_ qu'étaient ordinairement
|
||
choisis les hauts fonctionnaires du département des finances.
|
||
|
||
|
||
|
||
Mais ce n'est pas à Rome que la vraie science s'était réfugiée en
|
||
abandonnant la Grèce. C'est dans quelques villes de l'Asie centrale et
|
||
de l'Égypte qu'elle s'était choisi des asiles. Alexandrie fut le plus
|
||
célèbre. C'est là que Diophante, en cherchant à simplifier, à rendre
|
||
mécaniques les opérations arithmétiques, trouva la méthode qui l'a fait
|
||
regarder par plusieurs comme le vrai inventeur de l'algèbre. Cette
|
||
méthode, c'est celle de l'analyse indéterminée, dont nous avons fait des
|
||
applications si curieuses et si utiles, soit dans l'arithmétique pure,
|
||
soit dans l'algèbre et dans la géométrie transcendante. On sait que
|
||
cette arithmétique universelle de Diophante fut commentée par la célèbre
|
||
Hypathia, et fut la source où l'Arabe Mohammed-ben-Musa puisa son
|
||
algèbre.
|
||
|
||
Les mathématiques étaient dans l'état le plus florissant, depuis
|
||
l'Égypte jusqu'aux Indes, lorsque Mahomet et ses successeurs
|
||
commencèrent à exercer dans tout l'Orient les immenses dévastations qui
|
||
ont voué leurs noms à l'éternelle exécration des siècles.
|
||
|
||
|
||
|
||
On suppose généralement que les fanatiques compagnons des califes
|
||
n'étaient qu'un misérable assemblage de tribus barbares, complétement
|
||
étrangères aux sciences et aux arts civilisateurs. C'est là une erreur
|
||
contre laquelle la saine critique a depuis longtemps protesté. Les
|
||
sciences mathématiques, entre autres, étaient aussi familières aux
|
||
Arabes qu'aux Égyptiens et aux habitants de l'Asie occidentale.
|
||
L'incendie de la grande bibliothèque d'Alexandrie, eût-il véritablement
|
||
été ordonné par Omar, au lieu d'être un simple accident de guerre,
|
||
puisque cet événement eut lieu au moment où la ville fut emportée
|
||
d'assaut, il faudrait voir dans cet ordre, non la volonté d'anéantir les
|
||
monuments des sciences proprement dites, mais celle de faire disparaître
|
||
les livres des philosophes, des théologiens, les livres, en un mot, qui
|
||
pouvaient contenir des principes contraires à ceux de l'absurde Coran.
|
||
|
||
Lorsque les diverses nations que les premiers califes avaient réunies
|
||
sous un étendard commun se furent fatiguées à ravager l'Asie et
|
||
l'Afrique, et ne virent plus devant elles de but matériel digne de leur
|
||
activité immédiate, elles se ressouvinrent des sciences et des arts,
|
||
dont elles n'avaient oublié ni les principes ni la langue pendant les
|
||
longs travaux de la guerre.
|
||
|
||
Il est à peine besoin de rappeler que c'est à ces compagnons des
|
||
califes, qui ne méritent le nom d'Arabes que parce que l'Arabie fournit
|
||
le noyau de l'agglomération guerrière qui se fit en quelques années une
|
||
si large place dans le monde, il est à peine besoin de rappeler,
|
||
disons-nous, que c'est aux Arabes que nous devons la connaissance et
|
||
peut-être la conservation des ouvrages d'Aristote, d'Euclide, de
|
||
Ptolémée, de Galien, d'Apollonius, de l'ouvrage d'Archimède, _De humido
|
||
insidentibus_, etc., etc.
|
||
|
||
L'astronomie fut d'abord la science que les Arabes s'efforcèrent de
|
||
faire refleurir; le besoin d'avoir des mesures exactes du temps dirigea
|
||
ensuite leurs études vers la mécanique. Pour se faire une idée des
|
||
succès qu'ils avaient obtenus dans cette dernière science, il suffit de
|
||
dire un mot de la fameuse clepsydre que le savant calife Haroun,
|
||
petit-fils du non moins savant calife Almanzor, envoya en présent à
|
||
notre roi Charlemagne en 799. Cette clepsydre ou horloge d'eau était
|
||
d'un mécanisme véritablement merveilleux, s'il faut s'en rapporter à la
|
||
description qu'en ont donnée plusieurs auteurs.
|
||
|
||
Sur le cadran de cette horloge étaient pratiquées douze portes, qui
|
||
marquaient la division des heures; chacune d'elles s'ouvrait à l'heure
|
||
qu'elle indiquait pour donner passage à de petites boules tombant sur un
|
||
timbre d'airain frappant les heures. Elles demeuraient ouvertes jusqu'à
|
||
la douzième heure, et alors douze petits cavaliers sortaient ensemble,
|
||
faisaient le tour du cadran, refermaient les portes, etc., etc.
|
||
|
||
Les Arabes ne se servirent longtemps que de caractères grecs pour
|
||
exprimer les nombres, et ils comprenaient, comme l'avaient compris tous
|
||
les anciens mathématiciens, qu'un bon alphabet manquait encore à la
|
||
science des nombres. On suppose qu'ils n'inventèrent les chiffres que
|
||
vers la fin du VIIIe siècle.
|
||
|
||
Après avoir réduit la langue des nombres à dix signes, ils essayèrent, à
|
||
l'aide de diverses combinaisons, de faire mécaniquement les principales
|
||
opérations de l'arithmétique; mais ils paraissent avoir échoué dans ces
|
||
tentatives. On suppose cependant que le célèbre Alfraganus, qui écrivit
|
||
des éléments d'astronomie autrefois classiques, même dans l'Occident, et
|
||
est auteur des _Traités sur les horloges solaires et sur l'astrolabe_,
|
||
conservés en manuscrits dans quelques bibliothèques, avait réussi à
|
||
composer une machine à calcul. L'emploi d'une machine de ce genre, en
|
||
effet, paraît seule pouvoir expliquer la rapidité avec laquelle il
|
||
faisait les calculs les plus longs et les plus compliqués. C'est cette
|
||
rapidité à faire les calculs qui l'avait fait surnommer _le
|
||
calculateur_.
|
||
|
||
Quoi qu'il en soit, ce furent les récits merveilleux que l'on faisait de
|
||
la science des Arabes dans l'art de combiner les nombres qui nous
|
||
valurent l'inestimable importation des chiffres.
|
||
|
||
|
||
|
||
Gerbert, avant d'être moine, archevêque de Reims, chancelier de France
|
||
et pape sous le nom de Silvestre II, avait gardé, sur les montagnes
|
||
d'Auvergne, les troupeaux de son père. Le jeune pâtre, qui dépassa le
|
||
génie de son siècle, au point que la masse de ses contemporains lui
|
||
donna le nom de nécromancien, ne songeait qu'à se livrer aux
|
||
distractions de son âge, lorsque lui vinrent tour à tour l'idée de son
|
||
horloge à poids et l'idée de son orgue hydraulique, inventions qui
|
||
seules auraient suffi pour immortaliser son nom.
|
||
|
||
Pendant que ses compagnons se contentaient de souffler dans leurs
|
||
chalumeaux, formés de l'écorce des jeunes rameaux, il avait, lui, trouvé
|
||
le moyen de se servir de l'eau d'une fontaine pour produire le vent qui
|
||
devait faire rendre des sons variés aux siens.
|
||
|
||
Le soleil était son horloge, lorsqu'il brillait sur l'horizon; mais
|
||
quand le jour était sombre, il arrivait parfois au jeune pâtre de se
|
||
tromper sur l'heure où il devait conduire son troupeau à l'abreuvoir et
|
||
sur celle où il devait le ramener à l'étable.
|
||
|
||
Les réprimandes paternelles que lui attiraient ces erreurs mirent en
|
||
travail l'imagination de l'enfant des montagnes, et quelques jours après
|
||
il avait fabriqué avec son petit couteau une ingénieuse combinaison de
|
||
cordelettes, d'axes et de poids qui lui mesurait le temps avec une
|
||
exactitude satisfaisante, et devenait le point de départ de la savante
|
||
horloge qu'il devait construire plus tard à Magdebourg.
|
||
|
||
Géraud de Saint-Céré, prieur des bénédictins d'Aurillac, entendit parler
|
||
des merveilleux jouets, fut curieux de les connaître, et pressentit en
|
||
les voyant, la haute destinée à laquelle était réservé leur jeune
|
||
auteur.
|
||
|
||
Accueilli dans la célèbre abbaye fondée par saint Géraud, Gerbert fit de
|
||
si rapides progrès dans toutes les sciences, que, quelques années après,
|
||
ses supérieurs, jugeant qu'ils ne pourraient plus rien lui apprendre,
|
||
lui permirent d'aller suivre en Espagne les leçons de quelques
|
||
professeurs dont la célébrité était alors universelle.
|
||
|
||
Recommandé à Borel, comte de Barcelone, il étudia dans cette ville les
|
||
mathématiques pendant quinze ou dix-huit mois. Là, comme à Aurillac, le
|
||
disciple était bientôt devenu plus savant que ses maîtres, et pourtant
|
||
sa soif de tout connaître était aussi ardente que jamais.
|
||
|
||
On ne parlait en Espagne qu'avec une admiration profonde de la science
|
||
des docteurs musulmans, qui donnaient des leçons publiques à Cordoue et
|
||
à Séville. Malheureusement, le séjour de ces villes était alors interdit
|
||
aux étrangers. Le jeune bénédictin français ne tint aucun compte des
|
||
dangers dont on le menaçait. Il quitta momentanément son habit de
|
||
religieux, couvrit sa tête d'un turban, et suivit tour à tour les cours
|
||
des universités de Séville et de Cordoue avec tant d'ardeur qu'au bout
|
||
d'une année, en 968, il revint à Barcelone, l'esprit rempli de toute la
|
||
science des docteurs arabes.
|
||
|
||
On nous pardonnera ces détails si l'on songe que c'est de ce dangereux
|
||
voyage que Gerbert rapporta les chiffres.
|
||
|
||
On ne commente pas de semblables conquêtes.
|
||
|
||
|
||
|
||
Gerbert, non content d'avoir fait à l'Europe un aussi magnifique
|
||
présent, se livra aux plus incessantes recherches pour rendre ce présent
|
||
plus précieux encore. Il avait donné les chiffres et révélé l'art de les
|
||
combiner, une plume à la main, le travail de l'esprit aidant; il eut
|
||
l'ambition d'épargner à l'esprit le soin de faire ces combinaisons, et
|
||
voulut confier à une machine le soin de les faire. Il savait que les
|
||
Arabes avaient échoué dans toutes les tentatives qu'ils avaient faites
|
||
pour créer une machine à calcul; mais les insuccès de ses maîtres
|
||
stimulaient son ardeur, bien loin de le rendre timide dans ses efforts.
|
||
|
||
Le désir impatient d'arriver à la découverte de l'introuvable machine le
|
||
porta, pendant son séjour à Rome, à devenir apprenti tourneur. Il lui
|
||
semblait que tout lui deviendrait possible, lorsqu'il pourrait façonner
|
||
de ses propres mains ses cylindres, ses poulies, ses roues à dents,
|
||
etc., etc.
|
||
|
||
Espérances vaines! Son habileté dans l'art du tourneur ne lui servit que
|
||
pour la construction de ses sphères, de son horloge, et pour le
|
||
percement des tubes dont il avait besoin pour ses observations
|
||
astronomiques et pour ses orgues hydrauliques.
|
||
|
||
Nous ignorons comment étaient combinées les diverses machines à calcul
|
||
que Gerbert essaya de construire. Cependant il est très-supposable que
|
||
sa _rhytmomachie_ et son _abacus_ étaient des éléments qui devaient
|
||
intervenir dans les machines dont il avait à coeur d'enrichir le domaine
|
||
de la science. Son livre sur la multiplication, adressé à son ami
|
||
Constantin, moine de Fleury, et son livre sur la division paraissent de
|
||
même n'être que des combinaisons imaginées pour être exécutées
|
||
mécaniquement.
|
||
|
||
|
||
|
||
Le premier essai de machine à calculer que nous trouvons après celui de
|
||
Gerbert est ce qu'on a appelé _la tête parlante_ d'Albert surnommé le
|
||
Grand.
|
||
|
||
On avait trouvé dans quelques manuscrits que ce laborieux dominicain
|
||
avait fait une tête d'airain qui répondait sans hésiter à toutes les
|
||
questions qu'on pouvait lui adresser, et les critiques ont dit avec
|
||
raison que c'était là un conte absurde, attendu qu'une tête artificielle
|
||
ne peut pas avoir de raisonnement suivi. S'ils avaient eu un peu plus
|
||
d'érudition, ces critiques auraient su que le fait de la tête d'airain
|
||
est vrai; seulement, au lieu de répondre à toutes les questions, elle se
|
||
bornait à répondre à des questions sur les nombres; seulement encore, au
|
||
lieu de prononcer ses réponses, elle les présentait écrites entre ses
|
||
lèvres entr'ouvertes, à l'aide de rubans mus par un mécanisme intérieur.
|
||
En d'autres termes, la tête d'airain, construite par Albert le Grand,
|
||
était tout simplement une machine à calculer, exécutant quelques
|
||
additions et quelques multiplications composées d'un petit nombre de
|
||
chiffres.
|
||
|
||
Roger Bacon, contemporain d'Albert le Grand, construisit, lui aussi, une
|
||
tête d'airain qui répondait à certaines questions. Elle a été
|
||
ridiculisée comme celle du religieux allemand. C'est avec aussi peu de
|
||
fondement; car cette tête de Roger Bacon n'était qu'une machine à
|
||
calculer, faite en rivalité de celle d'Albert le Grand.
|
||
|
||
Il est presque inutile de dire qu'en enfermant dans une tête le
|
||
mécanisme à l'aide duquel se déroulaient les rubans numérateurs, on
|
||
avait pour unique but de faire paraître plus extraordinaires les
|
||
réponses arithmétiques qui venaient apparaître entre les lèvres de la
|
||
tête d'airain, dont le mécanisme était mû par quelque pédale cachée sans
|
||
doute.
|
||
|
||
Si nous mentionnons ces essais de machines à calculer, c'est qu'il
|
||
importe de montrer que, dans tous les âges, le désir de faire
|
||
mécaniquement les opérations de l'arithmétique a été l'une des ambitions
|
||
des savants les plus éminents.
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Ayant hâte d'arriver à nos temps modernes, nous ne raconterons pas les
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tentatives que firent, pour découvrir une machine calculatrice, des
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savants d'un ordre élevé, à Pise, à Milan, à Lisbonne, à Constantinople,
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à Ollmütz, à Erfurt, à Halle, à Bergame, à Tubingen, à Zurich, à
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Stralsund, à Odensée, à Leyde, à Aberdeen, etc., etc.
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Insuccès partout et toujours, et espérance d'arriver à la découverte
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sans cesse vivante: voilà le résumé de l'histoire dont nous esquissons
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les principaux traits.
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Vers l'an 1460, un célèbre mathématicien allemand, Jean Muller, plus
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connu sous le nom de Régiomontan, avait découvert l'art de substituer
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aux fractions ordinaires la division des nombres par 10e, 100e, 1000e et
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donné à sa méthode le nom d'arithmétique décimale.
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Cette heureuse simplification ne fit pas disparaître l'ancienne manière
|
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d'opérer avec les parties de l'unité; mais elle resta dans la mémoire
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des savants, et quelques-uns en comprirent les avantages.
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De ce nombre fut le baron Néper, seigneur écossais. Comprenant tout le
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parti que l'on pouvait tirer du calcul décimal, ce savant entreprit d'en
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faire la base d'une machine à l'aide de laquelle il espérait pouvoir
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exécuter sans effort d'esprit toutes les opérations de l'arithmétique.
|
||
Le mécanisme de cette machine est inconnu. On sait seulement que
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l'appareil avait la forme d'une caisse carrée; que cette caisse
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contenait dix rangées de petits cylindres, et que, sur chacun de ces
|
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cylindres était enroulé un ruban sur lequel étaient tracés les neuf
|
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chiffres significatifs et le zéro.
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||
Le fonctionnement de cette machine ne répondit pas aux espérances de
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l'inventeur; mais celui-ci ne fut nullement découragé par cet échec. Il
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chercha des combinaisons mécaniques nouvelles, et arriva à la découverte
|
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de la méthode qu'il nomma _rabdologie_ (du grec _rabdos_, baguette,
|
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planchette). Elle consiste à faire des calculs avec de petites baguettes
|
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en forme de pyramides rectangulaires, dont chaque face contient une
|
||
partie de l'abaque ou table ordinaire de la multiplication. Cette table
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est divisée en neuf petites lames, dont chacune a neuf cellules. La
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première de ces cellules contient l'un des caractères simples, depuis 1
|
||
jusqu'à 9. Les autres cellules renferment les produits des
|
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multiplications du chiffre qu'elles portent en tête par chacun des
|
||
nombres simples; en combinant ensemble ces baguettes, on fait les
|
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principales règles de l'arithmétique.
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||
Cette combinaison n'est pas difficile à faire. Ce qu'il y a
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||
d'embarrassant, c'est la recherche de la baguette dont on a besoin pour
|
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l'opération que l'on veut faire.
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C'est cet inconvénient qui fit regarder la _rabdologie_ de Néper comme
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une chose purement ingénieuse.
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Le savant écossais avait fait exécuter tous les plans de ses machines à
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calculer par un très-habile constructeur d'instruments de mathématiques,
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Juste Byrge, qui était en même temps un très-savant géomètre, et qui fut
|
||
l'inventeur du compas de proportion.
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||
Ce Juste Byrge était un homme simple, et d'une si grande modestie, qu'il
|
||
ne jugeait pas que ses productions fussent dignes de voir le jour. Ce
|
||
fut bien timidement qu'il avoua au baron écossais qu'il attachait un
|
||
certain prix à une découverte qu'il avait faite depuis quelque temps.
|
||
Quelle était cette découverte? C'était celle des logarithmes.
|
||
|
||
On ne dit pas si Néper félicita Byrge de son bonheur; mais on sait du
|
||
moins qu'il sut apprécier la valeur d'une semblable invention, puisque,
|
||
quelque temps après, il en fit sa propriété, et publia sous son propre
|
||
nom le livre intitulé: _Mirifici logarithmorum canonis descriptio_.
|
||
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||
La priorité de Juste Byrge comme inventeur des logarithmes étant un fait
|
||
depuis longtemps constaté par les témoignages les plus puissants et les
|
||
plus irrécusables, il est vraiment étrange que tant d'écrivains modernes
|
||
continuent d'attribuer au grand seigneur écossais la découverte de
|
||
l'humble constructeur d'instruments de mathématiques allemand. Pour
|
||
notre part, nous n'avons pas cru, puisque nous avions à parler de Néper,
|
||
pouvoir nous dispenser de rappeler les circonstances, malheureusement
|
||
trop peu connues, qui lui ont valu sa gloire imméritée.
|
||
|
||
Un honneur que nous ne refuserons pas à Néper, c'est celui d'avoir eu
|
||
l'idée du point de départ, assez éloigné, il est vrai, de la célèbre
|
||
machine à calculer de Pascal. Voici comment:
|
||
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||
Nous avons dit que le système rabdologique du baron écossais avait été
|
||
abandonné, à cause de la difficulté de trouver promptement la baguette
|
||
qui est nécessaire pour l'opération que l'on veut faire. Un homme de
|
||
mérite, Petit, intendant des fortifications, qui avait étudié avec
|
||
beaucoup d'attention la méthode de Néper, vit avec peine que l'on
|
||
abandonnât cette invention et chercha à la ramener à une pratique plus
|
||
facile.
|
||
|
||
Quelques années auparavant, un savant jésuite allemand, Gaspard Schott,
|
||
avait eu l'idée de coller les bâtons de Néper sur plusieurs cylindres
|
||
oblongs, et mobiles autour de leur axe. Le principe qui avait présidé à
|
||
la construction de la machine de Schott n'était peut-être pas mauvais;
|
||
mais les cylindres, qui fonctionnaient bien isolément, donnaient des
|
||
résultats inexacts lorsqu'ils devaient marcher ensemble; l'inventeur
|
||
désespéra de pouvoir perfectionner sa machine et l'abandonna.
|
||
|
||
Petit se contenta d'un seul cylindre et le fit semblable à celui des
|
||
orgues de Barbarie. Ayant ensuite tracé sur des lames de carton les
|
||
tables de Pythagore, il ajouta ces lames sur le tambour, de manière
|
||
qu'elles pussent glisser parallèlement à son axe, au moyen d'un bouton
|
||
que chacune d'elles portait; mais cette machine, enfermée dans une
|
||
petite boîte, exigeait un véritable apprentissage pour la manoeuvre des
|
||
boutons et présentait d'autres inconvénients qui empêchèrent qu'elle ne
|
||
fût accueillie.
|
||
|
||
Cependant Pascal fut curieux de la voir. Il trouva que les éléments en
|
||
étaient utilisables et promit à Petit de chercher s'il serait possible
|
||
de perfectionner les organes de cet appareil.
|
||
|
||
Petit était déjà l'ami de Descartes, il devint bientôt celui de Pascal.
|
||
On sait qu'à la suite de la découverte de Torricelli, ce fut Petit qui
|
||
fit les premières expériences sur le vide. Ce que l'on sait moins, c'est
|
||
que ce fut sur la prière de Petit que Pascal étudia la question de la
|
||
pesanteur de l'air et fit faire par son beau-frère Perrier les fameuses
|
||
expériences du Puy-de-Dôme. Il est bien entendu que si l'idée
|
||
d'expériences à faire, pour démontrer la pesanteur de l'air, appartient
|
||
à l'intendant des fortifications de France, au géographe du roi, la
|
||
méthode d'après laquelle ces expériences furent faites fut créée par le
|
||
génie seul de Pascal.
|
||
|
||
N'ayant pu corriger les vices organiques de la rabdologie de Petit,
|
||
Pascal entreprit de construire une machine arithmétique d'après un
|
||
système qui lui serait propre.
|
||
|
||
La machine à calculer de Pascal, que compliquent tant de rouages, tant
|
||
de poids, qui a besoin d'un si grand nombre d'organes pour produire des
|
||
résultats si limités, a été décrite dans trop de livres pour que nous
|
||
jugions utile d'en donner une description nouvelle. Nous nous
|
||
contenterons de dire que cette machine fut, entre toutes les créations
|
||
du grand homme, celle qui fatigua le plus son génie, qui lui fit
|
||
prodiguer les veilles les plus longues, qui lui fit faire, voulons-nous
|
||
dire, une plus rapide dépense de vie.
|
||
|
||
|
||
|
||
La machine de Pascal fut regardée comme une conception merveilleuse;
|
||
mais elle était trop incomplète et trop compliquée pour pouvoir prendre
|
||
rang parmi les instruments de mathématiques usuels.
|
||
|
||
L'un des plus ingénieux mécaniciens de l'époque, Grillet, horloger de
|
||
Louis XIV, eut l'ambition de la simplifier. Il travailla dans ce but,
|
||
pendant de longues années, aidé par les conseils de plusieurs membres de
|
||
l'Académie des Sciences, et parvint enfin, après avoir supprimé le
|
||
tambour et les poids de Pascal, à disposer sur les roues les lames
|
||
porte-chiffres, de telle sorte qu'en tournant ces roues d'un côté il
|
||
opérait l'addition, et qu'en les tournant du côté opposé il faisait la
|
||
soustraction.
|
||
|
||
Cette machine aurait eu une véritable valeur si elle avait pu servir
|
||
pour des additions et des soustractions composées de chiffres indéfinis;
|
||
mais elle ne pouvait opérer qu'avec un nombre de chiffres très-limité,
|
||
et dès lors elle n'était plus qu'un simple objet de curiosité.
|
||
|
||
L'auteur lui-même la jugea telle, puisqu'il n'en construisit qu'une
|
||
seule, qu'il montrait fonctionnant au public, et à prix d'argent.
|
||
|
||
Le mécanisme de cette machine est inconnu. Grillet, dans ses _Curiosités
|
||
mathématiques_, a bien décrit l'extérieur de sa machine; mais il n'a
|
||
rien dit de sa construction intérieure. Le _Journal des Savants_ de
|
||
l'année 1678 suppose que tout le secret de la machine de Grillet
|
||
consistait dans une ingénieuse disposition, sur de petits cylindres, des
|
||
lames de la table de Pythagore.
|
||
|
||
|
||
|
||
L'abbé Conti, célèbre mathématicien, a dit de Leibnitz: «Il voulut
|
||
surpasser tous les mathématiciens. Il n'est presque point d'objet dans
|
||
la vie civile pour lequel il n'eût inventé quelque machine, mais aucune
|
||
ne réussit.»
|
||
|
||
L'admiration qu'avait excitée, en Europe, la machine de Pascal, regardée
|
||
comme un effort de génie qui ne pouvait que très-difficilement être
|
||
égalé, excita l'envie de Leibnitz. Ce savant était alors à l'apogée de
|
||
sa gloire. L'empereur d'Allemagne, le czar de Russie, l'électeur de
|
||
Brandebourg, tous les princes d'Allemagne lui avaient prodigué les
|
||
dignités et les pensions; toutes les Académies de l'Europe se faisaient
|
||
gloire de le compter au nombre de leurs membres associés, et cependant
|
||
il ne se trouvait pas heureux; au milieu de toutes ces glorifications,
|
||
la machine de Pascal lui donnait des insomnies; il résolut de créer une
|
||
machine rivale de celle du savant français.
|
||
|
||
|
||
|
||
Philosophie, physique, chimie, mathématiques, correspondances savantes,
|
||
relations avec les souverains, il mit tout de côté pour recueillir ses
|
||
forces, pour mettre tout son temps et tout son génie au service de son
|
||
ambition nouvelle. Pendant près de quatre ans il ne vécut guère que pour
|
||
cette ambition, c'est-à-dire que pour la machine à calculer qu'il
|
||
voulait opposer à celle de Pascal.
|
||
|
||
Dès qu'il eut imaginé la première combinaison de cette machine, il en
|
||
envoya, pour prendre date, les plans à la Société royale de Londres.
|
||
D'après ces plans, la machine devait exécuter les quatre règles de
|
||
l'arithmétique. Quelque temps après, il présenta cette même machine à
|
||
l'Académie des Sciences de Paris. Il avait dépensé pour la construire
|
||
environ 100,000 francs, somme qui indique bien quel prix il attachait à
|
||
une oeuvre de ce genre, quand on sait que l'avarice est le plus grand
|
||
vice que l'histoire ait eu à lui reprocher.
|
||
|
||
Sa machine fut trouvée très-imparfaite dans son exécution, d'un jeu peu
|
||
sûr et n'allant pas au delà d'une addition et d'une soustraction
|
||
composées de quatre chiffres.
|
||
|
||
Pour comble de malheur, comme Grillet s'était défait de sa machine, sans
|
||
que l'on sût comment, on supposa que Leibnitz en était devenu
|
||
l'acquéreur indirect, et l'avait copiée d'une manière presque servile.
|
||
|
||
Cette accusation, très-timidement énoncée d'abord, fut formulée
|
||
très-explicitement, lorsque Keill l'accusa à la face de l'Europe de se
|
||
dire à tort l'inventeur du calcul différentiel et se fit fort de prouver
|
||
qu'il avait dérobé cette invention à Newton.
|
||
|
||
On sait que, Leibnitz ayant dénoncé cette accusation à la Société royale
|
||
de Londres et l'ayant prise pour juge, la Société royale décerna
|
||
l'honneur de la découverte du calcul différentiel à Newton.
|
||
|
||
Ce procès de priorité, malgré le jugement de la Société royale, est
|
||
toujours pendant devant l'histoire; mais un fait est très-certain: c'est
|
||
que la machine à calculer de Leibnitz ne valait pas même celle de
|
||
l'horloger Grillet.
|
||
|
||
L'_instrumentum mathematicum universale_ de Riler n'est pas, à
|
||
proprement parler, une machine. C'est tout simplement une modification
|
||
de la règle à calculer d'Edmond Günther. Günther avait transporté les
|
||
logarithmes sur une échelle linéaire, au moyen de laquelle on pouvait,
|
||
par une ouverture de compas, obtenir le résultat d'une multiplication ou
|
||
d'une division. La règle de Riler ne diffère de celle de Günther que par
|
||
sa forme, qui est semi-circulaire.
|
||
|
||
En 1673, Samuel Moreland publia à Londres un petit livre intitulé:
|
||
_Description et usage de deux instruments d'arithmétique_. Ces deux
|
||
machines n'ont probablement jamais été construites et ne méritent pas de
|
||
l'être.
|
||
|
||
L'auteur de la colonnade du Louvre et de l'Observatoire, qui était plus
|
||
qu'un maçon, n'en déplaise à Boileau, Perrault, qui était aussi habile
|
||
mécanicien que grand architecte, composa avec de petites règles, portant
|
||
chacune des séries de chiffres placées l'une à la suite de l'autre, une
|
||
machine à calculer fort ingénieuse, mais qui ne pouvait être qu'un
|
||
simple objet de curiosité. Le dessin et la description s'en trouvent
|
||
dans le premier volume des _Machines approuvées par l'Académie des
|
||
Sciences_.
|
||
|
||
Le marquis Giovanni Poleni, le célèbre professeur d'astronomie et de
|
||
mathématiques de Padoue, le restaurateur, pour ne pas dire le créateur
|
||
de l'architecture hydraulique, Poleni, qui, grâce à sa connaissance de
|
||
tous les secrets de la mécanique, eut la gloire de consolider la
|
||
basilique de Saint-Pierre de Rome, sans rien changer à sa valeur
|
||
artistique, et après que tous les architectes consultés par Benoît XIV
|
||
eurent déclaré que le chef-d'oeuvre du génie de Michel-Ange ne pouvait
|
||
être consolidé qu'à la condition d'être réédifié sur des fondements
|
||
nouveaux; Poleni, que les rois faisaient consulter pour tous leurs
|
||
grands travaux; Poleni, le correspondant aimé de Newton, de Leibnitz, de
|
||
Bernouilli, de Wolf, de Mairan, de Cassini, de Manfredi, de
|
||
S'Gravesande, de Muschenbroëck, etc., qui lui donnaient généralement le
|
||
nom de maître, Poleni entreprit, lui aussi, de construire une machine à
|
||
calculer.
|
||
|
||
Wolf, à qui il avait fait part de son projet, lui écrivit de Halle: «Je
|
||
fais des voeux d'autant plus ardents pour votre succès, que votre échec
|
||
détournerait éternellement tous les savants de rentrer dans une voie que
|
||
vous n'auriez pu parcourir jusqu'au bout.»
|
||
|
||
Poleni suivit jusqu'au bout la voie dans laquelle il était entré,
|
||
c'est-à-dire exécuta sa machine; mais les plans et la description qu'il
|
||
nous en a laissés, dans ses _Miscellanea_, nous montrent qu'il ne fut
|
||
pas plus heureux que ses devanciers.
|
||
|
||
Les craintes de Wolf ne se réalisèrent pas; l'insuccès de Poleni ne
|
||
découragea personne, ainsi qu'on le verra par la suite de cette liste
|
||
des chercheurs de l'introuvable machine.
|
||
|
||
Leupold, le grand ingénieur des mines du roi de Pologne, l'auteur de la
|
||
précieuse collection intitulée _Theatrum machinarum_, l'inventeur
|
||
heureux de tant d'instruments de mathématiques, ayant échoué dans ses
|
||
premières tentatives pour créer une machine à calculer qui n'empruntât
|
||
rien aux machines antérieures, finit par recourir au tambour de Petit.
|
||
Il le rendit plus commode en le faisant décagonal, de cylindrique qu'il
|
||
était, puisqu'il supprima par là les rainures pour le glissement des
|
||
baguettes; mais ce travail n'ajouta rien à sa gloire, et la machine à
|
||
calculer restait toujours à trouver.
|
||
|
||
Sera-ce Clairaut, grand géomètre dès l'âge de douze ans, et membre de
|
||
l'Académie des Sciences à dix-huit, qui fera la merveilleuse découverte?
|
||
|
||
Non. Il mettra dans cette recherche toute sa science, toute son ardeur,
|
||
tout son génie; mais tous ses efforts seront impuissants et il brisera
|
||
toutes les poulies, tous les rouages, tous les ressorts de sa machine,
|
||
en disant: «Délivrons-nous de la présence de ces témoins, qui me
|
||
rappelleraient sans cesse que j'ai travaillé pendant dix-huit mois à
|
||
faire des arithméticiens de ces morceaux de bois et de cuivre.»
|
||
|
||
Il nous est cependant resté l'une des combinaisons qui s'étaient
|
||
présentées à l'esprit de Clairaut, pendant qu'il travaillait à sa
|
||
machine à calculer. Nous voulons parler de sa planchette
|
||
trigonométrique, figurée et décrite dans le 5e volume des _Machines de
|
||
l'Académie des Sciences_, et destinée à remplacer les tables des
|
||
logarithmes et à résoudre les triangles sans calcul.
|
||
|
||
Michaël Poetius a décrit un instrument composé de cercles concentriques
|
||
mobiles, qui semble n'être qu'une modification de la rabdologie de Néper
|
||
et ne peut pas rendre plus de services que la table de Pythagore. Aussi
|
||
l'appelle-t-on _Mensula pythagorica_.
|
||
|
||
La nouvelle disposition de la table de Pythagore par de Méan est décrite
|
||
dans les _Machines de l'Académie des Sciences_ et facilite plusieurs
|
||
calculs; mais ce n'est pas là, à proprement parler, une machine. Nous
|
||
dirons la même chose de l'échelle à coulisse de Ch. Leadbetter, dont
|
||
Jones s'attribua ou se laissa attribuer plus tard l'invention.
|
||
|
||
La machine de Lépine, le célèbre horloger français, attira un instant
|
||
l'attention des savants; mais on reconnut bientôt que Lépine n'avait
|
||
fait que simplifier dans sa construction la machine de Pascal et lui
|
||
avait laissé tous les inconvénients qui la rendent impropre à toute
|
||
espèce de service. Cette machine est décrite dans le 4e volume des
|
||
_Machines de l'Académie_.
|
||
|
||
Hillerin de Boistissandeau fut moins imitateur que Lépine. Il modifia
|
||
profondément les organes de la machine de Pascal, en retrancha
|
||
quelques-uns, en ajouta d'autres, se montra fort ingénieux dans ses
|
||
combinaisons; mais, au résumé, il resta, comme tous ses devanciers, à
|
||
une distance énorme en deçà du but qu'il s'était proposé d'atteindre.
|
||
|
||
Et pourtant ce ne fut pas le courage qui lui fit défaut, ainsi que nous
|
||
en avons la preuve dans le 5e volume des _Machines de l'Académie des
|
||
Sciences_, puisque, sa première machine n'ayant pas réussi, il en
|
||
construisit une seconde, d'après un système nouveau.
|
||
|
||
Vers le même temps, de Salamanque, de Palerme, de Mantoue, de Berlin, de
|
||
Leipsick, etc., on annonçait la découverte de machines à calculer, qui
|
||
tombèrent immédiatement dans l'oubli.
|
||
|
||
Celle qui fut présentée en 1735 à la Société royale de Londres, par
|
||
Gorsten, occupa l'attention de l'Europe un peu plus longtemps. Elle
|
||
n'opérait que l'addition et la soustraction, fonction remplie par
|
||
plusieurs machines antérieures, mais d'une manière plus compliquée. Elle
|
||
était composée d'une suite de crics dont chacun était mû par une étoile
|
||
ou pignon, et poussait l'étoile suivante d'un dixième. Le dessin et la
|
||
description de cette machine se trouvent dans le 9e volume des
|
||
_Philosophical Transactions_.
|
||
|
||
La machine arithmétique que Pereire présenta à l'Académie des Sciences
|
||
de Paris, en 1750, et dont le _Journal des Savants_ nous a conservé la
|
||
description, se composait de petites roues de buis ou cylindres
|
||
très-courts enfilés par un même axe. Les chiffres étaient écrits sur le
|
||
pourtour de chacune de ces roues, qui étaient enfermées dans une boîte.
|
||
Sur le dessus de cette boîte étaient pratiquées autant de rainures qu'il
|
||
y avait de roues. Chaque rainure avait en longueur le tiers de la roue
|
||
qui lui correspondait. Une aiguille passée dans la rainure servait pour
|
||
faire tourner la roue, etc.
|
||
|
||
Avec cette machine on pouvait faire un certain nombre d'opérations, mais
|
||
moins rapidement qu'avec la plume.
|
||
|
||
Les deux machines qu'inventa lord Mahon, comte de Stanhope, ont eu une
|
||
assez grande réputation en Angleterre. L'une servait pour faire
|
||
l'addition et la soustraction, l'autre pour la multiplication et la
|
||
division.
|
||
|
||
Le comte de Stanhope, qui conquit au profit de l'Angleterre l'île
|
||
Minorque et dut son titre de lord Mahon à la prise de Port-Mahon; lord
|
||
Stanhope, le généralissime des années anglaises en Espagne, qui n'avait
|
||
remporté que des victoires, jusqu'au jour où il se trouva en face du duc
|
||
de Vendôme, qui le vainquit et le fit prisonnier avec 5,000 Anglais;
|
||
lord Stanhope, dis-je, n'était pas seulement un grand capitaine, il
|
||
était encore un savant d'un ordre élevé.
|
||
|
||
Ayant d'abord eu la passion des langues, il avait appris en trois années
|
||
toutes celles qui se parlent en Europe. L'ambition de devenir un nouvel
|
||
Archimède s'étant ensuite emparée de lui, il s'était mis à étudier
|
||
l'ancienne balistique et la mécanique avec une ardeur incroyable. Cette
|
||
étude n'aurait été qu'un plaisir pour lui, si elle avait exigé moins de
|
||
calculs; mais les incessantes colonnes de chiffres qu'elle consomme
|
||
fatiguaient, épuisaient sa patience. Il chercha donc à savoir si, parmi
|
||
les nombreuses machines arithmétiques qui avaient été imaginées, il ne
|
||
s'en trouverait pas une qui fût propre à lui épargner le fatigant
|
||
travail du calcul numérique.
|
||
|
||
Aucune de ces machines ne l'ayant satisfait, il entreprit d'en
|
||
construire une lui-même. Il essaya un nombre de combinaisons infini,
|
||
garda pendant plusieurs années à son service des mécaniciens qui
|
||
travaillaient uniquement à l'exécution de ses plans, sans cesse changés
|
||
ou modifiés, et ne s'arrêta, en fin de compte, qu'aux deux machines
|
||
compliquées, incomplètes, inutilisables, que nous avons mentionnées.
|
||
|
||
Vers le même temps, Matthieu Hann, pasteur de Kornswestheim, près de
|
||
Ludwigsbourg (Wurtemberg), après de longues années de travail et de
|
||
grandes dépenses, montra une machine arithmétique avec laquelle il
|
||
exécutait des opérations fort difficiles. Cette machine commença par
|
||
exciter un étonnement général; mais bientôt on reconnut que les calculs
|
||
exécutés avec cet instrument étaient très-limités, très-inexacts;
|
||
l'invention de Hann fut abandonnée. On n'en connaît pas la structure
|
||
intérieure, le _Mercure_ de Wieland n'en ayant décrit que la forme
|
||
extérieure.
|
||
|
||
La machine que construisit, bientôt après, le capitaine du génie Müller
|
||
était plus exacte que celle de Hann, mais était aussi incomplète.
|
||
L'auteur donne la description de la forme extérieure de sa machine et
|
||
les indications sur la manière de s'en servir, dans sa brochure
|
||
intitulée: _Description d'une nouvelle machine_.
|
||
|
||
La machine arithmétique dite de Diderot étant longuement décrite dans la
|
||
grande Encyclopédie, nous n'en dirons rien. Nous nous contenterons de
|
||
rappeler que presque tous les savants de l'Encyclopédie sont aujourd'hui
|
||
réputés avoir contribué de toute leur science, de tout leur génie, à la
|
||
création de cette lourde machine, dont la mémoire de Diderot a seule
|
||
longtemps supporté la responsabilité.
|
||
|
||
L'instrument inventé par Prahl et connu sous le nom d'_Arithmetica
|
||
portabilis_, n'est qu'une sorte de reproduction de la _Mensula
|
||
pythagorica_ de Michaël Poetius. Il n'en diffère qu'en ceci: les cercles
|
||
mobiles sont beaucoup plus grands et portent des chiffres qui vont de 1
|
||
à 100, de sorte qu'au moyen de cette machine on peut additionner et
|
||
soustraire jusqu'au nombre 100.
|
||
|
||
La machine à calculer dont Gruson donne la description dans une brochure
|
||
qu'il publia en 1790, à Hagdebourg, n'est également qu'une imitation de
|
||
la _Mensula pythagorica_ et consiste dans un disque de carton, avec
|
||
index au milieu.
|
||
|
||
En 1797, Jordans publia à Stuttgart une brochure portant pour titre:
|
||
_Description de plusieurs machines à calcul, inventées par Jordans_.
|
||
Cette brochure ne fait guère que reproduire, sous des formes modifiées,
|
||
le _promptuarium_ de Néper.
|
||
|
||
En 1795, Leblond avait transporté sur un cadran les divisions
|
||
logarithmiques de Günther; mais cette modification ne constitue pas une
|
||
machine proprement dite.
|
||
|
||
Il faut en dire autant de l'arithmographe que Gottey construisit en
|
||
1810, qui n'est également qu'une forme nouvelle, la forme circulaire,
|
||
donnée à l'instrument de Günther.
|
||
|
||
Il faut en dire autant des règles logarithmiques de Mountain et de
|
||
celles de Makay; autant des règles de Scheflelt et de la double règle de
|
||
Lambert; autant de la règle à coulisse de Lenoir, qui n'est que la
|
||
reproduction de celle, non pas de Jones, qui n'était lui-même qu'un
|
||
reproducteur, mais de Ch. Leadbetter.
|
||
|
||
La Société royale des Sciences, de Varsovie, fut appelée, en 1814, à
|
||
examiner une véritable machine arithmétique, c'est-à-dire propre à
|
||
exécuter les quatre règles. L'auteur de cette invention, Abraham Stern,
|
||
s'était montré très-ingénieux dans la conception et la construction de
|
||
sa machine; cependant, malgré ses savantes combinaisons, il n'avait pu
|
||
réussir à lui donner les qualités exigées des créations de cette espèce.
|
||
Sa machine était très-compliquée, très-difficile à manoeuvrer et
|
||
exigeait une attention plus fatigante que celle des calculs faits à la
|
||
plume. Elle fut abandonnée.
|
||
|
||
La fameuse machine de Babbage n'est pas, à proprement parler, une
|
||
machine arithmétique, puisqu'elle n'exécute pas les quatre règles de
|
||
l'arithmétique. Cet appareil, infiniment compliqué et excessivement
|
||
volumineux, n'est destiné qu'à donner les différents termes d'une série
|
||
qui procède par différences. Babbage l'a construite ou plutôt a commencé
|
||
à la construire en 1821, sur l'invitation du gouvernement anglais.
|
||
Celui-ci voulait qu'elle pût calculer les tables mathématiques et
|
||
astronomiques.
|
||
|
||
L'ingénieur anglais, après avoir travaillé à cette machine pendant plus
|
||
de douze ans, et y avoir dépensé 17,000 livres sterling (425,000
|
||
francs), dues, en partie, à la munificence du roi Georges III, n'était
|
||
arrivé en 1833 qu'à l'exécuter pour trois colonnes.
|
||
|
||
Depuis ce temps, Babbage a paru ne plus s'en occuper. Est-ce parce que
|
||
les mouvements excessivement lents de cette machine ne permettaient pas
|
||
d'en attendre ultérieurement des résultats utiles? Est-ce parce que le
|
||
demi-million qu'il faudrait encore dépenser pour l'exécuter sur une
|
||
grande échelle effraie le gouvernement anglais? L'inventeur, enfin, se
|
||
trouve-t-il arrêté dans l'exécution de son oeuvre par des difficultés
|
||
dont ne peuvent triompher ni sa science ni son génie?
|
||
|
||
Sans chercher une réponse à ces questions, contentons-nous de dire que
|
||
depuis 1833 la machine de Babbage est restée à l'état de promesse, et
|
||
que rien n'en annonce la réalisation ultérieure.
|
||
|
||
Quelque temps après que Babbage eut fait connaître que sa machine avait
|
||
reçu un commencement d'exécution, un Suédois, M. Schentz, annonça qu'il
|
||
avait, de son côté, inventé une machine pour la formation des séries.
|
||
Cette machine n'a pas été exécutée, et l'auteur n'en a pas fait
|
||
connaître le mécanisme.
|
||
|
||
Après que le brevet d'invention que M. Thomas de Colmar avait pris en
|
||
1822 fut expiré et eut été publié, les annonces d'inventions de
|
||
nouvelles machines à calculer se multiplièrent d'une manière inouïe
|
||
jusque-là. Il y eut telle année où il fut pris jusqu'à quatre brevets
|
||
d'invention pour machines de cet ordre.
|
||
|
||
Tous ces brevets montrent que les inventeurs qui vont réchauffer leurs
|
||
inspirations dans le recueil des inventions tombées dans le domaine
|
||
public, et qui, quelquefois même, n'attendent pas si longtemps pour se
|
||
procurer le secours du génie d'autrui, ne s'étaient pas fait faute de
|
||
faire à l'arithmomètre des emprunts plus ou moins habilement déguisés.
|
||
|
||
Parmi ces inventions de seconde main, les unes sont à peu près restées à
|
||
l'état de projet; les autres n'ont profité qu'aux mécaniciens par qui
|
||
les inventeurs les ont fait construire, et sont allées aux mains du
|
||
ferrailleur.
|
||
|
||
Cependant, depuis l'invention de l'arithmomètre, trois autres machines à
|
||
calculer, recommandables par d'autres qualités que celles de
|
||
l'imitation, ont été exécutées.
|
||
|
||
La première, c'est l'additionneur de M. le docteur Roth. Cette machine
|
||
est fondée sur le même principe que celle de Pascal; mais ses roues ne
|
||
marchent pas de la même manière. Dans la machine de Pascal, les roues se
|
||
commandent, comme on dit en mécanique, elles marchent ensemble. Dans la
|
||
machine de M. Roth, elles sont indépendantes; l'une ne marche qu'après
|
||
que celle qui la précède a accompli son mouvement. Le mécanisme de
|
||
Pascal est fondé sur la transmission simultanée; celui de M. Roth, sur
|
||
la transmission successive. Le premier exige d'autant plus de force pour
|
||
être manoeuvré, que les roues sont plus nombreuses; le second n'exige
|
||
jamais que la même force, quel que soit le nombre des roues.
|
||
|
||
En somme, la machine de M. Roth est une bonne machine pratique;
|
||
malheureusement, elle ne peut servir que pour faire les additions.
|
||
|
||
À l'Exposition de l'industrie de 1849, une nouvelle machine à calculer:
|
||
l'arithmaurel, fut présenté par MM. Maurel et Jayet. Cette machine,
|
||
ainsi que l'a reconnu l'Académie des sciences, en la jugeant digne du
|
||
prix de mécanique de la fondation Monthyon, exécute très-bien les quatre
|
||
principales opérations de l'arithmétique; mais, comme l'a dit M.
|
||
Mathieu, il est à craindre que les combinaisons mécaniques
|
||
très-ingénieuses, mais très-délicates, sur lesquelles elle repose,
|
||
n'entraînent dans des frais de construction trop élevés pour que
|
||
l'arithmaurel devienne jamais bien usuel.
|
||
|
||
Cependant cette machine, quoique la délicatesse de ses organes et le
|
||
prix énorme qu'elle coûterait, si elle devait opérer avec un nombre de
|
||
chiffres un peu considérable, semblent la condamner à n'être guère qu'un
|
||
simple objet de curiosité, n'en fait pas moins beaucoup d'honneur à
|
||
l'imagination et à l'habileté mécanique de MM. Maurel et Jayet.
|
||
|
||
C'est une véritable gloire que l'arithmaurel aurait procurée à ses
|
||
constructeurs, s'il pouvait se faire que l'année 1822 ne fût pas
|
||
antérieure à l'année 1849, c'est-à-dire que l'arithmomètre n'eût pas
|
||
précédé l'arithmaurel de plus de vingt-cinq ans.
|
||
|
||
Nous voulons dire par ce qui précède que MM. Maurel et Jayet ont
|
||
certainement mis dans la construction de leur machine des combinaisons
|
||
très-ingénieuses et dont personne ne songe à leur contester la priorité;
|
||
mais ils ont donné pour principal organe à cette machine de 1849 le même
|
||
organe principal que M. Thomas de Colmar avait donné à son arithmomètre
|
||
de 1822.
|
||
|
||
En d'autres termes, la machine de MM. Maurel et Jayet a été construite
|
||
sur le principe de celle de M. Thomas de Colmar.
|
||
|
||
Le Jury central de l'Exposition de 1849 s'est exprimé ainsi par l'organe
|
||
de son rapporteur:
|
||
|
||
«MM. Maurel et Jayet ont présenté, sous le nom d'arithmaurel, une
|
||
machine à calculer, dans laquelle on retrouve le principal organe de
|
||
l'arithmomètre de M. Thomas, à savoir: des cylindres cannelés et des
|
||
arbres parallèles sur lesquels glissent des pignons destinés à
|
||
représenter des nombres.»
|
||
|
||
Le Comité des arts mécaniques de la Société d'encouragement pour
|
||
l'industrie nationale disait, dans sa séance du 12 mars 1851, dans un
|
||
rapport à la suite duquel une médaille d'or fut décernée à M. Thomas de
|
||
Colmar:
|
||
|
||
«Ces organes de la machine de MM. Maurel et Jayet sont réellement les
|
||
organes des machines de M. Thomas, leurs organes caractéristiques.»
|
||
|
||
Dans la séance de l'Académie des Sciences du 11 décembre 1854, une
|
||
commission composée de MM. Cauchy, Piobert et Mathieu, à l'examen de
|
||
laquelle avait été renvoyée la machine perfectionnée, ou plutôt la
|
||
nouvelle machine de M. Thomas de Colmar, reconnaissait également dans
|
||
des termes explicites que le principal organe de l'arithmaurel existait
|
||
dès 1822 dans la machine primitive de M. Thomas.
|
||
|
||
Nous disons dans la Machine primitive, parce que M. Thomas, ayant
|
||
reconnu les inconvénients des cannelures, les a remplacées, dans sa
|
||
nouvelle machine, par un système de denture infiniment plus simple et
|
||
plus doux à mouvoir.
|
||
|
||
Voici les termes dont se servit M. Mathieu, rapporteur de la commission
|
||
académique dont nous venons de parler, pour rappeler les titres de
|
||
priorité de M. Thomas:
|
||
|
||
«M. Thomas, en employant des cylindres cannelés, était parvenu dès 1822
|
||
à construire une machine simple avec laquelle on pouvait exécuter, sans
|
||
tâtonnement, les opérations ordinaires de l'arithmétique.
|
||
|
||
»L'idée du cylindre cannelé se retrouve dans une machine nommée
|
||
arithmaurel, construite _postérieurement_ par MM. Maurel et Jayet, et
|
||
pour laquelle ils ont obtenu le prix de mécanique de la fondation
|
||
Monthyon.»
|
||
|
||
Il n'est pas absolument impossible que l'idée des cylindres cannelés et
|
||
des arbres parallèles sur lesquels glissent les pignons destinés à
|
||
représenter les nombres, se soit présentée en 1849 à l'esprit de MM.
|
||
Maurel et Jayet, comme elle s'était présentée à celui de M. Thomas de
|
||
Colmar plus de vingt-cinq ans auparavant; mais nos règles de justice,
|
||
dans les matières de ce genre, n'admettent pas des rencontres
|
||
semblables, et attribuent tout l'honneur que peut valoir une idée
|
||
scientifique ou industrielle à celui qui l'a authentiquement émise le
|
||
premier.
|
||
|
||
La troisième machine à calculer remarquable qui a paru depuis la
|
||
publication des plans de celle de M. Thomas de Colmar, est celle qu'un
|
||
savant constructeur russe, M. Staffel, présenta à l'Exposition
|
||
universelle de Londres. Cette machine exécute d'une manière fort
|
||
satisfaisante les principales opérations de l'arithmétique; mais
|
||
l'extrême délicatesse de son mécanisme et son prix excessif, si elle
|
||
devait servir pour des calculs à chiffres nombreux, ne permettent pas de
|
||
la regarder comme un instrument susceptible d'entrer dans le commerce.
|
||
|
||
Quant au principe de cette machine, il est effectivement le même que
|
||
celui de la machine de M. Thomas de Colmar, quoiqu'il soit appliqué
|
||
d'une manière différente, c'est-à-dire quoique les cylindres soient
|
||
verticaux, au lieu d'être horizontaux.
|
||
|
||
La machine de M. Staffel se trouve donc vis-à-vis de celle de M. Thomas
|
||
de Colmar frappée, comme l'arithmaurel, du cachet de la postériorité,
|
||
pour nous servir d'un mot qui réserve tous les droits de l'inventeur de
|
||
l'arithmomètre, sans préciser d'autre fait que le malheur qu'ont eu MM.
|
||
Staffel, Maurel et Jayet d'avoir été devancés dans la découverte du
|
||
principe qui nous a valu la solution du problème qu'avait stérilement
|
||
cherché le génie des siècles.
|
||
|
||
Il n'a été présenté à notre Exposition universelle que deux machines à
|
||
calculer: l'arithmaurel et l'arithmomètre perfectionné, ou plutôt le
|
||
nouvel arithmomètre.
|
||
|
||
Les deux machines à calcul de l'Autriche: l'une, exposée par M.
|
||
Rettembacher, d'Isch, et l'autre, par M. Stach, de Trieste,
|
||
appartiennent à la catégorie des règles à coulisses.
|
||
|
||
Une revue scientifique de Paris avait annoncé qu'une véritable machine à
|
||
calculer devait être exposée par un Suédois; mais nous croyons savoir
|
||
que la commission suédoise n'a pas même entendu parler d'une machine de
|
||
ce genre.
|
||
|
||
Il a été certainement construit bien plus de machines arithmétiques que
|
||
nous n'en avons mentionné. Chez combien de savants, en effet, n'a pas dû
|
||
naître l'ambition de résoudre un problème qui avait véritablement été
|
||
posé devant le génie de l'homme dès l'origine de la société! Dès
|
||
l'origine de la société, disons-nous, puisque, chez les peuples qui ne
|
||
sont pas encore nés à la civilisation, nous trouvons un commencement de
|
||
lutte contre ce problème, c'est-à-dire, l'emploi, pour calculer plus
|
||
facilement, de cordes à noeuds, de tablettes percées de petits trous,
|
||
dans lesquels on fait manoeuvrer des chevillettes; d'espèces de damiers
|
||
calculateurs; de chapelets de coquillages ou de graines de fruits,
|
||
d'abaques plus ou moins élémentaires, etc.
|
||
|
||
De toutes les tentatives infructueuses qui ont été faites pour arriver à
|
||
la découverte d'une véritable machine arithmétique, nous n'avons pu
|
||
connaître que celles qui étaient regardées comme heureuses par leurs
|
||
auteurs, car il n'est pas naturel que l'homme publie des insuccès qui
|
||
constatent sa faiblesse; et cependant combien est longue la liste des
|
||
chercheurs connus de la rebelle machine!
|
||
|
||
Quelle était donc, au fond, la grande difficulté qu'il s'agissait de
|
||
vaincre?--Francoeur va répondre à cette question:
|
||
|
||
Dans la séance de 20 février 1822, ce savant s'exprimait ainsi devant la
|
||
Société d'encouragement, dans son rapport sur la machine de M. Thomas:
|
||
|
||
«Le défaut de toutes les machines arithmétiques est de ne se prêter qu'a
|
||
des calculs très-simples. Dès qu'il s'agit de multiplier, il faut
|
||
convertir l'opération en une suite d'additions; ainsi, pour obtenir 7
|
||
fois 648, on est obligé d'ajouter d'abord 648 à lui-même, puis la somme
|
||
à 648, celle-ci encore à 648, etc., jusqu'à ce que 648 ait été pris 7
|
||
fois. À quelles longueurs ne faut-il pas se soumettre lorsque le
|
||
multiplicateur a deux ou trois chiffres! Celle de M. Thomas donne de
|
||
suite les résultats du calcul.
|
||
|
||
»La plus grande difficulté à vaincre donc, difficulté contre laquelle le
|
||
génie même de Pascal a échoué, c'était de faire porter les retenues sur
|
||
le chiffre à gauche. Dans la multiplication de 8 par 7, on ne pose pas
|
||
le produit 56, mais seulement le chiffre 6, parce qu'on reporte les cinq
|
||
dizaines sur le produit prochain. Le mécanisme par lequel M. Thomas
|
||
opère ce passage est extrêmement ingénieux; ce report se fait de
|
||
lui-même, sans qu'on y songe. Pour multiplier 648 par 7, par exemple,
|
||
l'opérateur tire le cordon sans s'embarrasser s'il y a ou non des
|
||
chiffres à retenir, sans même savoir ce que c'est, et il lit de suite le
|
||
produit 4,536.»
|
||
|
||
La gloire de M. Thomas de Colmar consiste donc essentiellement dans la
|
||
découverte du principe ou, si l'on veut, du procédé mécanique qui a
|
||
permis de triompher de la difficulté qui avait arrêté jusqu'à lui tous
|
||
les chercheurs d'une véritable machine à calculer.
|
||
|
||
Le principe, le procédé mécanique à l'aide duquel se résout la grande
|
||
difficulté qu'il s'agissait de vaincre ayant été trouvé par M. Thomas,
|
||
est modifiable comme toutes les choses matérielles. Il est, par
|
||
conséquent, facile de construire des machines arithmétiques dont les
|
||
organes diffèrent par la forme, par le mode de fonctionnement, de la
|
||
machine de M. Thomas. Ce qui ne serait pas facile, ce serait de pouvoir
|
||
raisonnablement prétendre que le principe fondamental de l'arithmomètre
|
||
n'a pas été le point de départ des machines arithmétiques construites
|
||
dans ces dernières années.
|
||
|
||
Une pareille prétention, si elle était émise, paraîtrait probablement
|
||
tout aussi singulière que celle du photographe qui, ne se servant ni des
|
||
plaques, ni des substances, ni des objectifs employés par Daguerre et
|
||
Niepce, dénierait à ces deux noms une part dans le mérite de ses
|
||
oeuvres.
|
||
|
||
|
||
|
||
Le triomphe obtenu par M. Thomas de Colmar sur les difficultés que la
|
||
science avait en dernier lieu déclarées invincibles, ne serait pas
|
||
apprécié comme il mérite de l'être, si on oubliait que ses devanciers,
|
||
dans la recherche de la machine à calculer, n'avaient pas craint de
|
||
multiplier les organes de leurs machines, et qu'il s'était interdit,
|
||
lui, l'emploi de tout mécanisme compliqué.
|
||
|
||
Avec un peu d'imagination et de patience, on peut, pour ainsi dire, tout
|
||
faire en mécanique, quand on ne se limite pas dans l'emploi des roues,
|
||
des pignons, des échappements, etc.; mais il faut autre chose que de
|
||
l'imagination et de la patience pour produire des effets d'une
|
||
complication et d'une variété infinies avec des moyens simplifiés
|
||
jusqu'à l'unité.
|
||
|
||
C'est cette simplicité absolue qui caractérise éminemment l'arithmomètre
|
||
et empêche qu'on ne le confonde avec les conceptions qui ne viennent pas
|
||
en droite ligne du génie.
|
||
|
||
Dans son mémoire officiel sur l'arithmomètre, un savant ingénieur en
|
||
chef des ponts et chaussées, M. Lemoyne, a dit:
|
||
|
||
«Les premières locomotives ont excité une surprise qu'on a exprimée en
|
||
les appelant des chevaux de fer, des _machines vivantes_. La machine à
|
||
calcul doit exciter une surprise d'une autre sorte, mais non moins
|
||
grande, car c'est un appareil qu'on pourrait appeler _machine
|
||
intelligente_... Néper appréciait bien l'invention qui a immortalisé son
|
||
nom, lorsqu'il intitulait son ouvrage: _Mirifici logarithmorum canonis
|
||
descriptio_. L'invention de M. Thomas de Colmar mérite tout autant le
|
||
titre de _mirifique_, ou merveilleuse, en français de notre époque. Il a
|
||
fallu autant d'efforts de génie et de persévérance pour concevoir et
|
||
perfectionner dans ses nombreux détails le mécanisme de l'arithmomètre,
|
||
que de génie pour concevoir les propriétés des deux progressions par
|
||
différences et par puissances qui forment les logarithmes et de
|
||
persévérance pour calculer la première table de logarithmes publiée par
|
||
Néper... On apprécie d'autant plus le mérite de M. Thomas, que l'on voit
|
||
combien d'esprits éminents ont tenté sans succès de résoudre avant lui
|
||
le problème qu'il a glorieusement résolu.»
|
||
|
||
Ayant, par l'exposé des faits qui précèdent, donné une idée suffisante
|
||
de l'étendue des difficultés qu'il a fallu vaincre pour arriver à la
|
||
découverte de l'arithmomètre, nous allons, non pas énumérer, mais
|
||
chercher à concevoir quels services ce merveilleux instrument est appelé
|
||
à rendre.
|
||
|
||
Pour atteindre ce dernier but, il nous suffira certainement de citer
|
||
quelques-uns des résultats mentionnés dans le rapport fait le 12 mars
|
||
1851 à la Société d'encouragement de l'industrie.
|
||
|
||
Soit, par exemple, à multiplier le nombre 2,749 par 3,957. En moins de
|
||
18 secondes, l'arithmomètre donne le produit 10,877,793. 17 secondes
|
||
suffisent pour trouver 1,111,111,088,888,889, produit de 99,999,999 par
|
||
11,111,111.
|
||
|
||
Qu'il s'agisse de soustraire 69,839,989 de 75,639,468: un tour de
|
||
manivelle qui ne dure pas une demi-seconde fait apparaître dans les
|
||
lucarnes le nombre 5,799,479, excès du premier nombre sur le second.
|
||
|
||
Voici une énorme division:
|
||
|
||
Dividende: 9,182,736,456,483,022; diviseur: 69,889,989. En 75 secondes,
|
||
l'arithmomètre donne pour quotient 131,482,501, et pour reste
|
||
32,950,533.
|
||
|
||
La réduction d'une fraction ordinaire en fraction décimale se fait
|
||
instantanément, et on obtient autant de chiffres décimaux qu'on en
|
||
désire.
|
||
|
||
La somme ou la différence d'une suite de produits simples, telle que A ×
|
||
B ± C × D ± E × F ± etc., s'obtient aussi très-rapidement avec
|
||
l'arithmomètre.
|
||
|
||
Même facilité et même rapidité pour l'extraction des racines carrées et
|
||
des racines cubiques, pour l'obtention du quatrième terme d'une
|
||
proportion; pour le calcul, d'après la propriété du carré de
|
||
l'hypothénuse, du troisième côté d'un triangle rectangle dont deux côtés
|
||
sont donnés; pour la résolution générale des triangles, avec le concours
|
||
des tables des lignes trigonométriques naturelles.
|
||
|
||
Avec l'arithmomètre, on peut également calculer de la même manière les
|
||
formules, telles que
|
||
|
||
_sin a cos b ± sin b cos a_ et _cos a cos b ± sin a sin b_
|
||
|
||
sin a + f cos a tang. a + f
|
||
et celles _--------------- Q_ et _------------- Q_,
|
||
cos b ± f sin b 1 ± f tang. a
|
||
|
||
et autres expressions de forme analogue, qui se présentent dans les
|
||
applications mécaniques.
|
||
|
||
Mais c'est surtout dans l'obtention de la plupart des tables numériques
|
||
et de tous les barèmes que l'on trouve dans le commerce de la librairie
|
||
que l'arithmomètre de M. Thomas eût pu rendre de précieux services. Par
|
||
exemple, la table de multiplication dressée par ordre du ministre de la
|
||
marine et des colonies, imprimée par Didot jeune, en l'an VIII, aurait
|
||
été dictée avec cette machine infiniment plus vite qu'on eût pu
|
||
l'écrire, puisque chaque tour de manivelle en eût fourni un des nombres.
|
||
Il en serait de même de tous les tarifs que l'on aurait à calculer ou à
|
||
vérifier.
|
||
|
||
La table des carrés des nombres 1, 2, 3, 4, 5, etc., eût pu aussi être
|
||
dictée avec une vitesse extrême, puisqu'en _moins de trois minutes_ M.
|
||
Benoît, l'un des savants fondateurs de l'École centrale des arts et des
|
||
manufactures, a fait écrire dans les lucarnes de la machine les
|
||
_cinquante carrés_ 240281001, 240312004, 240343009, 240374016, etc., à
|
||
241803500, des nombres 15501, 15502, 15503, 15504, etc., à 15550.
|
||
|
||
La table des cubes aurait pu être dictée avec la même facilité.
|
||
|
||
L'arithmomètre n'est pas seulement applicable à certaines interpolations
|
||
numériques, il l'est encore à la solution de beaucoup de problèmes par
|
||
des tâtonnements ou essais successifs qui conduisent assez rapidement à
|
||
un résultat aussi approché qu'on le désire. L'extraction des racines 4e,
|
||
5e, 6e, etc., d'un nombre donné est dans ce cas.
|
||
|
||
M. Benoît l'a appliqué au calcul de la formule d'Arago et Dulong,
|
||
|
||
_p = 1,033 (0,2847 + 0,007155 t)^5_,
|
||
|
||
donnant la pression _p_ de vapeur sur une surface de 1 centimètre carré,
|
||
en fonction de sa température _t_.
|
||
|
||
Pour _t_ = 128°,8, il l'a conduit, en _cinq minutes_, à _p_ = 2 kil.
|
||
6382267345, et pour _t_ = 265°,89 à _p_ = 51 kil. 690472436. Au lieu de
|
||
ces valeurs _exactes_, on lit respectivement dans les tables ordinaires,
|
||
les nombres 2 kil. 582 et 51 kil. 650 qui en diffèrent sensiblement.
|
||
|
||
«L'arithmomètre coûte 300 fr., a dit, dans _les Annales des ponts et
|
||
chaussées_, le savant ingénieur en chef dont nous avons déjà parlé, M.
|
||
Lemoyne; c'est trente fois plus que ne coûte une table des logarithmes.
|
||
Cette proportion considérable est cependant dépassée de beaucoup, si on
|
||
évalue l'utilité pratique des deux choses. J'ai à ma disposition des
|
||
tables de logarithmes et un arithmomètre. C'est tout au plus si trois ou
|
||
quatre fois par an je me sers des tables, tandis que c'est trois ou
|
||
quatre fois par semaine que j'emploie l'arithmomètre. Le rapport
|
||
d'utilité serait, d'après cette expérience personnelle, d'environ 1 à
|
||
50.»
|
||
|
||
Le même savant, refusant de mettre en doute l'avenir réservé à la grande
|
||
découverte de M. Thomas de Colmar, s'exprime à ce sujet dans les termes
|
||
que voici:
|
||
|
||
«Il y a des milliers d'ignorants pour qui la machine à calcul vaut mieux
|
||
que les logarithmes destinés aux savants. On ne peut donc pas douter,
|
||
même en réduisant beaucoup, que la popularité de l'arithmomètre, s'il
|
||
était connu, serait dix fois celle des tables. Or, il y a bien
|
||
actuellement en France 100,000 exemplaires des tables de logarithmes. Il
|
||
pourrait donc y avoir à ce compte un million d'arithmomètres. Ce nombre,
|
||
si colossal qu'il soit, n'a rien d'extraordinaire, lorsque l'on examine
|
||
l'étonnante propagation des montres et horloges; c'est à peu près 10
|
||
millions qui sont actuellement en service en France, et si l'on remonte
|
||
à quatre siècles, une horloge était un appareil cher et rare, qu'on ne
|
||
ne voyait que dans les palais des souverains.
|
||
|
||
»Quittons ces nombres, réels pour l'avenir, mais fantastiques pour le
|
||
présent; disons que si l'arithmomètre pouvait parvenir seulement à se
|
||
répandre à 10,000 exemplaires, on pourrait le construire pour moins de
|
||
100 fr. au lieu de 300 qu'il coûte actuellement. Réciproquement, dès
|
||
qu'on pourrait le livrer au prix de 100 fr., on aurait bientôt des
|
||
commandes pour en exécuter au moins 10,000.
|
||
|
||
»De la rareté actuelle de l'arithmomètre, nous ne concluons rien de
|
||
défavorable à sa propagation future. On trouvera peut-être que ma
|
||
comparaison de l'arithmomètre aux horloges manque d'exactitude, parce
|
||
que le besoin d'une machine à montrer l'heure est d'un autre ordre que
|
||
celui d'une machine à calculer. Je crois que celui qui aurait parlé
|
||
d'horloges avant leur grande vulgarisation, se serait fait dire que l'on
|
||
s'en passait fort bien, que c'était un petit besoin; enfin que, comme
|
||
cette mécanique devait coûter cher, elle ne se répandrait pas. Nos
|
||
perfectionnements de sociabilité ne tendent-ils pas, d'ailleurs, sans
|
||
pour cela nuire à l'idéal et au poétique de l'existence, à introduire de
|
||
plus en plus le calcul précis dans les habitudes de tous. Peut-être
|
||
qu'avant un siècle chacun tiendra des livres de comptabilité.»
|
||
|
||
Les exemples et les témoignages que nous venons de citer nous dispensent
|
||
évidemment d'énumérer les services que l'arithmomètre est appelé à
|
||
rendre au monde commercial, industriel et financier, aux grandes
|
||
administrations, etc. Qui peut plus peut moins; si l'arithmomètre
|
||
exécute avec une infaillibilité absolue les calculs les plus compliqués
|
||
de la science, à plus forte raison exécute-t-il toutes les opérations
|
||
arithmétiques usitées dans le commerce, la banque, etc.
|
||
|
||
L'arithmomètre considéré comme difficulté vaincue n'humilie point la
|
||
science, car M. Thomas de Colmar est un savant d'un ordre élevé et s'est
|
||
servi de la science pour résoudre le grand problème qui jusqu'ici avait
|
||
résisté aux recherches de la science; mais l'arithmomètre est l'oeuvre
|
||
d'un homme qui n'appartient pas à la science constituée en corps, à la
|
||
science officielle, et, par cette raison, la science officielle n'est
|
||
pas directement intéressée à user de tout son crédit et de tous ses
|
||
moyens pour mettre en relief la valeur scientifique de la découverte de
|
||
M. Thomas de Colmar.
|
||
|
||
L'arithmomètre, considéré au point de vue de l'utilité pratique, se
|
||
trouve en présence de deux inerties, de deux résistances à vaincre.
|
||
|
||
Ces deux inerties, ces deux résistances sont: l'incrédulité d'abord, la
|
||
routine ensuite.
|
||
|
||
Les nombreuses machines qui peuplent nos ateliers et nos manufactures
|
||
sont, à la vérité, animées; elles ont des bras, des mains, des doigts, à
|
||
l'aide desquels elles exécutent des travaux plus ou moins compliqués;
|
||
mais ces travaux ne sont que le résultat de l'intelligence directe; ils
|
||
sont suivis, prévus; ils ont eu le même point de départ, ils suivent
|
||
constamment la même voie, ils arrivent toujours au même but.
|
||
|
||
Les machines existantes, voulons-nous dire, ne font qu'exécuter le
|
||
travail qui leur a été tracé; elles ont des membres qui obéissent
|
||
docilement aux ordres précis que l'homme leur a donnés; mais elles ne
|
||
font que cela, elles ne raisonnent pas, elles n'ont pas de cerveau qui
|
||
leur soit propre, en un mot.
|
||
|
||
L'arithmomètre, lui, semble avoir reçu plus que des membres, plus que
|
||
des organes dociles à une inspiration extérieure; l'arithmomètre est, si
|
||
nous pouvons nous exprimer ainsi, comme doué d'une véritable
|
||
intelligence, car ses opérations sont de l'ordre de celles qu'on appelle
|
||
réfléchies.
|
||
|
||
On nous pardonnera l'exagération des termes dont nous nous servons, si
|
||
l'on veut bien remarquer qu'il s'agit ici d'une machine d'un ordre tout
|
||
nouveau, c'est-à-dire d'une machine qui, au lieu de reproduire tout
|
||
simplement les opérations de l'intelligence de l'homme, épargne à cette
|
||
intelligence le soin de faire ces opérations; d'une machine qui, au lieu
|
||
de répéter des réponses qui lui ont été dictées; dicte, au contraire,
|
||
elle-même, instantanément, à l'homme qui l'interroge, les réponses qu'il
|
||
doit se faire.
|
||
|
||
La découverte d'une simple machine, d'une machine intelligente, comme M.
|
||
Lemoyne qualifie l'arithmomètre, est un événement d'une nature trop
|
||
exceptionnelle, pour que le public puisse ajouter foi de prime abord à
|
||
la réalité des merveilleux résultats produits par le petit coffret de M.
|
||
Thomas de Colmar.
|
||
|
||
Cette incrédulité sera cependant plutôt vaincue que la routine, parce
|
||
que celle-ci sera nécessairement fortifiée dans son inertie et son
|
||
indifférence par les intérêts que l'emploi de l'arithmomètre devra
|
||
froisser.
|
||
|
||
Toutes les améliorations, en effet, tous les progrès ne se réalisent
|
||
malheureusement qu'à ce prix: blesser quelques hommes dans leurs
|
||
intérêts. L'arithmomètre causera sans doute énormément moins de
|
||
préjudice aux personnes qui, dans le commerce, dans la banque, dans les
|
||
administrations publiques, ont pour occupation spéciale le travail des
|
||
chiffres, que n'en causèrent l'invention de l'imprimerie aux écrivains
|
||
copistes, l'invention du métier à bas aux tricoteuses, l'invention des
|
||
mull-jenny aux fileuses, etc.; cependant il est évident que la rapidité
|
||
et l'infaillibilité avec lesquelles l'arithmomètre permet à chacun de
|
||
faire les calculs les plus longs et les plus difficiles, amoindriront
|
||
sensiblement l'importance des calculateurs de profession.
|
||
|
||
Nous avons dit, vers le commencement de ce travail, que M. Thomas de
|
||
Colmar avait compris dès 1822, aussitôt qu'il eut inventé
|
||
l'arithmomètre, que sa découverte était de la nature de celles qui ne
|
||
laissent guère espérer à leurs auteurs qu'une gloire posthume, si ces
|
||
auteurs ne disposent pas de moyens qui leur permettent de mettre ces
|
||
découvertes en relief et de les populariser.
|
||
|
||
De longues années de travail ont mis ces moyens dans les mains de M.
|
||
Thomas de Colmar, en même temps qu'elles lui ont permis de donner à son
|
||
arithmomètre primitif des perfectionnements tels qu'il semble
|
||
aujourd'hui impossible soit d'en rien retrancher, soit d'y ajouter
|
||
quelque chose.
|
||
|
||
L'exemplaire qu'il a mis à l'Exposition universelle de l'industrie,
|
||
permettant de calculer avec 32 chiffres à la fois pour additionner,
|
||
soustraire, multiplier, diviser, etc., et pouvant opérer avec une
|
||
vitesse telle que plusieurs écrivains se partageant les chiffres ne
|
||
pourraient le suivre, donne une sorte de vertige à la raison quand on le
|
||
voit fonctionner.
|
||
|
||
Pour la gloire attachée aux machines de toutes les sortes, des noms plus
|
||
ou moins nombreux se présentent et en revendiquent des parts plus ou
|
||
moins considérables. L'un a inventé le principe, un autre en a fait la
|
||
première application, un troisième a introduit tel ou tel
|
||
perfectionnement, etc. Il en est ainsi pour la machine à vapeur, ainsi
|
||
pour les machines de filature et de tissage, ainsi pour la locomotive et
|
||
le bateau à vapeur, ainsi pour les presses d'imprimerie, ainsi pour tous
|
||
les outils de travail: machines pour percer, pour aléser, pour raboter
|
||
les métaux, etc.; ainsi pour les machines agricoles, ainsi pour la
|
||
télégraphie privée, ainsi pour l'électro-chimie, l'électro-plastie, etc.
|
||
|
||
M. Thomas de Colmar n'a à partager avec personne la gloire d'avoir conçu
|
||
et exécuté l'arithmomètre.
|
||
|
||
Parmi les créations dont le génie de l'homme s'enorgueillit le plus,
|
||
n'en est-il pas quelques-unes, n'en est-il pas plusieurs dont le
|
||
principe a été trouvé sans être cherché, et dont, par conséquent, le
|
||
hasard a été l'auteur bien plus que le génie de l'homme?
|
||
|
||
Les anciens savaient que la vapeur est une force. Est-ce qu'ils
|
||
s'avisèrent jamais de rechercher quel homme avait le premier remarqué
|
||
que l'eau, à l'état d'ébullition, chasse violemment l'obstacle qui ferme
|
||
le vase dans lequel elle est contenue ou fait éclater ce vase lui-même?
|
||
Non, sans doute, parce que cette découverte de la puissance de la vapeur
|
||
dut être faite presque aussitôt que l'homme se servit d'un vase pour
|
||
faire bouillir un liquide.
|
||
|
||
Ces mêmes anciens regardèrent-ils comme une conception venant du génie
|
||
l'éolipyle de Héron? Non, parce que le hasard, c'est-à-dire la vue d'un
|
||
vase rempli d'eau bouillante s'échappant en partie par une fente
|
||
existant sur le côté de ce vase et le faisant tourner sur la chaîne qui
|
||
le tenait suspendu, avait suggéré à Héron l'idée de son éolipyle. Des
|
||
observations analogues et tout aussi incontestablement justes pourraient
|
||
être faites sur l'électricité. Il est hors de doute, en effet, que ni
|
||
l'électricité par pression, ni l'électricité par frottement, ni
|
||
l'électricité par la chaleur, ni l'électricité par contact n'ont été
|
||
cherchées; car on ne cherche évidemment pas une chose dont on n'a pas
|
||
l'idée. Il suffit, d'ailleurs, de savoir comment se produisent ces
|
||
diverses électricités, pour être forcé de reconnaître que les phénomènes
|
||
électriques ont dû se présenter à l'attention de l'homme, pour ainsi
|
||
dire, dès l'origine de la société.
|
||
|
||
Le mérite des modernes, en ce qui concerne ces phénomènes, c'est de les
|
||
avoir pris au sérieux et d'avoir cherché à les étendre et à en faire des
|
||
applications utiles, au lieu de les ranger, comme avaient fait les
|
||
anciens, au nombre des faits curieux, à la vérité, mais n'ayant ni
|
||
portée scientifique, ni valeur utilisable.
|
||
|
||
En parlant comme nous allons le faire, nous irons peut-être nous choquer
|
||
contre des opinions contraires à notre manière de reconnaître les signes
|
||
par lesquels se manifestent les oeuvres du génie; mais ce n'est pas
|
||
notre faute si de trop grandes complaisances ont tellement perverti
|
||
notre langue, qu'elle semble avoir besoin d'un nouveau tenue pour
|
||
exprimer ce qu'on entendait autrefois par le mot génie.
|
||
|
||
Le génie est tout autre chose que la raison réfléchie, que
|
||
l'imagination, que l'esprit d'observation, que le talent, que la science
|
||
acquise. Le génie se sert, selon les circonstances, de ces facultés et
|
||
de ces forces; mais il s'en sert comme d'autant d'instruments
|
||
auxiliaires, et rien de plus, tant il est vrai de dire qu'il les domine
|
||
et leur est supérieur par sa nature.
|
||
|
||
À quels signes donc distinguer les oeuvres qui appartiennent au génie de
|
||
celles qui ne lui appartiennent pas?
|
||
|
||
La réponse la plus juste que l'on puisse, selon nous, faire à cette
|
||
question, c'est de dire:
|
||
|
||
Le génie ne revendique comme siennes que les oeuvres que lui seul peut
|
||
faire; ne sont, par conséquent, pas des oeuvres de génie celles qui
|
||
peuvent être faites par la raison, par l'imagination et par la science,
|
||
agissant isolément ou se prêtant un mutuel appui.
|
||
|
||
Sans doute la raison, l'imagination et la science arrivent quelquefois à
|
||
faire des oeuvres telles que l'on est tenté de se demander s'il faut les
|
||
leur attribuer ou en faire honneur au génie; mais ces oeuvres mixtes, si
|
||
nous pouvons appeler ainsi celles sur lesquelles le génie a laissé
|
||
tomber quelques-uns de ses rayons, forment précisément la ligne de
|
||
séparation qui nous facilite la comparaison des travaux de la raison, de
|
||
l'imagination et de la science avec les créations du génie.
|
||
|
||
Comme la puissance mystérieuse d'où naissent les éclairs et la foudre,
|
||
le génie a ses moments de calme et de repos; mais, de même que le
|
||
merveilleux fluide n'abandonne jamais l'atmosphère, de même aussi le
|
||
génie ne cesse jamais, soit sous une forme, soit sous l'autre, de
|
||
manifester sa présence chez celui à qui le ciel l'a donné.
|
||
|
||
Nous cherchons la différence qui existe entre les inspirations de
|
||
l'homme de génie et celles des intelligences ordinaires. Eh bien, nous
|
||
venons d'indiquer implicitement cette différence, en disant que le génie
|
||
n'abandonne pas plus celui qui l'a reçu que l'électricité n'abandonne
|
||
l'atmosphère. Les inspirations, parfois heureuses, des intelligences
|
||
ordinaires, sont passagères, fugitives, épuisent leur source en
|
||
naissant; celles de l'homme de génie, au contraire, se succèdent et se
|
||
multiplient au gré de celui qui les dirige, parce que le réservoir d'où
|
||
elles sortent est inépuisable.
|
||
|
||
La durée, la succession, la variété dans la force des inspirations,
|
||
voilà, disons-nous, ce qui distingue le génie de ce qu'on appelle les
|
||
éclairs de génie.
|
||
|
||
C'est parce que le génie possède seul une force de cette nature qu'il
|
||
peut seul produire des oeuvres qui soient à la fois dignes d'exciter
|
||
l'admiration et propres à la conserver.
|
||
|
||
Mais les hommes doués de génie ne possèdent pas à un égal degré cette
|
||
rare faculté. Il y a des génies d'un ordre plus ou moins élevé, des
|
||
génies qui sont plus ou moins puissants. Comment les classer?
|
||
|
||
Comment les classer! Voyez leurs oeuvres; cherchez à savoir combien
|
||
d'hommes se sont efforcés d'en faire de semblables, sans pouvoir y
|
||
réussir; étudiez la valeur intellectuelle de ces chercheurs ou de ces
|
||
imitateurs malheureux, et vous aurez la mesure du génie de l'homme à qui
|
||
vous voulez assigner le rang qui lui est dû.
|
||
|
||
Voulez-vous, par exemple, avoir la mesure du génie d'Homère? Mettez en
|
||
présence de l'_Iliade_, l'_Énéide_ de Virgile, la _Pharsale_ de Lucain,
|
||
la _Jérusalem délivrée_ du Tasse, le _Paradis perdu_ de Milton, la
|
||
_Lusiade_ de Camoëns, la _Messiade_ de Klopstock, la _Henriade_ de
|
||
Voltaire, et tous les découragements dont se sont sentis frappés devant
|
||
le chef-d'oeuvre du chantre d'Ilion des milliers de poëtes dont le poëme
|
||
épique fut toujours la suprême ambition; faites cette comparaison,
|
||
disons-nous, et vous saurez ce que vaut le génie d'Homère.
|
||
|
||
Si nous voulons de même savoir de quelle sorte de génie il a fallu être
|
||
doué, et quelle somme de génie il a fallu dépenser pour créer
|
||
l'arithmomètre, nous n'avons qu'à faire une comparaison analogue à celle
|
||
qui précède, c'est-à-dire, passer la revue de tous les grands hommes qui
|
||
ont vainement tenté de résoudre le problème dont la solution a été si
|
||
magnifiquement trouvée par M. Thomas de Colmar.
|
||
|
||
Lorsque, dans cette revue de chercheurs malheureux, viennent se
|
||
présenter des noms tels que ceux de Thalès, de Pythagore, d'Archimède,
|
||
de Gerbert, d'Albert le Grand, de Roger Bacon, de Blaise Pascal, de
|
||
Poleni, de Leupold, de Leibnitz, de Clairaut, etc., on n'ose plus dire,
|
||
de peur de paraître flatteur, quelle place mérite l'auteur de
|
||
l'arithmomètre parmi les intelligences d'un ordre supérieur, surtout
|
||
quand on songe que les récompenses qu'il a reçues dans son pays semblent
|
||
le classer parmi les inventeurs d'un ordre ordinaire.
|
||
|
||
Voici, en effet, quelles ont été jusqu'à présent les récompenses qu'a
|
||
values à M. Thomas de Colmar la merveilleuse création sur laquelle nous
|
||
n'avons plus rien à dire.
|
||
|
||
En 1822, la Société d'encouragement pour l'industrie nationale approuva
|
||
sa machine à calculer, et accompagna son approbation des compliments les
|
||
plus expressifs.
|
||
|
||
À l'Exposition de l'industrie nationale de 1849, l'arithmomètre valut à
|
||
son auteur une médaille d'argent.
|
||
|
||
En 1851, l'arithmomètre fut récompensé d'une médaille d'or par la
|
||
Société d'encouragement pour l'industrie nationale.
|
||
|
||
En 1851 encore, à l'Exposition universelle de Londres, le jury français
|
||
fit décerner une médaille de prix à M. Thomas de Colmar.
|
||
|
||
En avril 1852, le président de la république, aujourd'hui empereur des
|
||
Français, lui fit présent d'une magnifique tabatière en or, ornée de son
|
||
chiffre.
|
||
|
||
En 1854, l'Académie des Sciences a donné sa haute approbation à
|
||
l'arithmomètre, et l'a admis pour le concours de mécanique de 1855.
|
||
|
||
En 1854 encore, le directeur de l'Observatoire a officiellement adressé
|
||
des félicitations à M. Thomas de Colmar.
|
||
|
||
Voilà tout ce qu'a valu, en France, l'arithmomètre à son auteur.
|
||
|
||
|
||
|
||
La croix d'honneur dont est décoré M. Thomas ne lui vient point, en
|
||
effet, de son arithmomètre, qui n'avait pas encore été inventé
|
||
lorsqu'elle lui fut décernée, mais de ses services comme employé
|
||
supérieur de l'administration des armées sous l'empire.
|
||
|
||
Des récompenses telles que celles dont nous avons fait l'énumération
|
||
sont très-honorables par elles-mêmes, sans doute; mais, qu'on nous
|
||
permette cette expression, elles ont été préjudiciables à M. Thomas de
|
||
Colmar.
|
||
|
||
Qu'est-ce, au fond, qu'une récompense donnée à un inventeur par
|
||
l'Académie des sciences, par la Société d'encouragement, par un jury
|
||
d'exposition, par le chef de l'État? Est-ce que le public ne regarde pas
|
||
les récompenses venues de ces sources comme étant la mesure
|
||
approximative de l'importance des découvertes auxquelles ces récompenses
|
||
s'appliquent?
|
||
|
||
Il est donc vrai de dire qu'aux yeux du public l'arithmomètre ne peut
|
||
aujourd'hui valoir que ce que valent les récompenses accordées à
|
||
l'inventeur de cette machine.
|
||
|
||
Or, que valent ces récompenses, ou plutôt quelle idée donnent-elles de
|
||
l'invention de M. Thomas?
|
||
|
||
L'idée naturelle, logique, qu'elles en donnent, c'est que l'arithmomètre
|
||
a tout simplement une valeur analogue à celle des inventions et des
|
||
oeuvres dont les auteurs sont récompensés comme l'a été M. Thomas de
|
||
Colmar.
|
||
|
||
Il suffit de savoir combien sont nombreux les travaux dont les auteurs
|
||
ont été récompensés comme l'a été M. Thomas de Colmar, pour pouvoir
|
||
comprendre que nous avons eu raison de dire que les récompenses reçues
|
||
par l'inventeur de l'arithmomètre lui sont véritablement préjudiciables.
|
||
|
||
Insister sur ce point serait inutile. Il est de toute évidence, en
|
||
effet, que des récompenses d'un ordre commun, lorsqu'elles sont
|
||
décernées à des travaux d'un ordre élevé, déprécient ces travaux, les
|
||
font descendre à un niveau qui n'est pas le leur, leur assignent dans
|
||
l'opinion publique un rang inférieur à celui qui leur est dû.
|
||
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Ici se présente une question délicate: Pourquoi l'arithmomètre, passant
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devant quatre jurys officiels: Exposition de l'industrie de 1849,
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Société d'encouragement pour l'industrie nationale en 1851, Exposition
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universelle de Londres, Académie des sciences en 1854, n'a-t-il obtenu
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la plus haute récompense dont disposaient ces jurys qu'à la Société
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d'encouragement?
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Ne pouvant répondre catégoriquement à cette question, sans aborder un
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ordre de faits qu'il nous convient de laisser à l'écart, nous nous
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contenterons de dire que M. Thomas ne doit, en grande partie, attribuer
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qu'à lui-même les erreurs de jugement qui l'ont privé, jusqu'ici, de
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jouir de la gloire à laquelle lui donne de si légitimes droits la
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création de son admirable machine.
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Après avoir travaillé près de trente ans à perfectionner l'intelligence,
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si nous pouvons parler ainsi, de cette fille de son génie, M. Thomas
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crut tout naïvement qu'il suffisait que l'arithmomètre fonctionnât
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quelques minutes devant une commission, devant le rapporteur d'une
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commission, pour que la valeur scientifique de cet instrument pût être
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appréciée par cette commission, par ce rapporteur.
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M. Thomas de Colmar, en présentant son arithmomètre à l'Exposition de
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l'industrie de 1849, oublia que, pour être compris et apprécié, cet
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instrument avait besoin d'être expliqué; il oublia surtout de faire
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entendre à la commission d'examen, ou plutôt au rapporteur de cette
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commission, que l'arithmomètre est encore plus un principe qu'il n'est
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une machine, c'est-à-dire que la découverte du principe de l'instrument
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représente seule la grande difficulté vaincue, et que la machine
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elle-même ne représente que le côté secondaire de l'arithmomètre.
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À l'Exposition universelle de Londres, les membres du jury français qui
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demandèrent au jury international une récompense pour l'auteur de
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l'arithmomètre étaient les mêmes qui lui avaient fait décerner une
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médaille d'argent à l'Exposition française de 1849. Ils ne pouvaient
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naturellement pas solliciter pour M. Thomas de Colmar une récompense
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plus élevée que celle qu'ils lui avaient accordée eux-mêmes. M. Thomas
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ne reçut donc du jury international qu'une médaille de prix.
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Présenté en 1854 à l'Académie des sciences, l'arithmomètre fut renvoyé à
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l'examen d'une commission qui choisit pour rapporteur l'auteur du
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rapport de l'Exposition de l'industrie de 1849, auteur également du
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rapport à la suite duquel l'arithmaurel avait obtenu le prix de
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mécanique de la fondation Montyon.
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L'auteur de tous ces rapports se trouvait vis-à-vis de lui-même et
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vis-à-vis de l'Académie dans une position qui n'était pas exempte
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d'embarras. Sur son rapport, l'Académie avait, quelque temps auparavant,
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accordé le prix de mécanique à une machine dont l'organe principal était
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le même que celui de l'arithmomètre, inventé, publié depuis de longues
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années.
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S'il ne s'était agi que de son propre jugement, l'honorable M. Mathieu
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aurait certainement proclamé les droits de priorité de M. Thomas d'une
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manière plus claire et plus expressive; mais il s'agissait aussi d'un
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jugement de l'Académie, et le savant rapporteur ne crut pas pouvoir, en
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parlant de l'arithmomètre, aller au delà des expressions qui suivent:
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«L'idée du cylindre cannelé se retrouve dans cette machine nommée
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arithmaurel, construite POSTÉRIEUREMENT par MM. Maurel et Jayet, et pour
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laquelle ils ont obtenu le prix de mécanique de la fondation Montyon.»
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_Postérieurement!_ Si ce mot, dont M. Mathieu et ses savants collègues
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ont bien connu la portée, n'était pas aux yeux de M. Thomas un hommage
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assez explicitement rendu à ses droits de priorité, M. Thomas serait, en
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vérité, trop exigeant.
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La priorité du principe, l'antériorité dans l'invention de l'organe
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principal, voilà la gloire de M. Thomas de Colmar; il serait puéril de
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sa part de vouloir disputer aux mécaniciens et aux industriels à qui il
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conviendra de construire des machines arithmétiques d'après son
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principe, leurs succès dans les modifications qu'ils pourront faire aux
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organes fondamentaux de l'arithmomètre. Ainsi que l'a dit lui-même M.
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Thomas, le principe des retenues et l'organe fondamental étant trouvés,
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la machine à calculer peut être construite de vingt, de cent manières
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par le premier mécanicien venu.
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Le premier mécanicien venu pourra tout aussi facilement faire écrire par
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l'arithmomètre tous les chiffres, tous les calculs qu'il faut
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aujourd'hui copier sur la tablette de l'instrument.
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L'arithmomètre, à peu près inconnu en France, et n'y ayant valu à son
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auteur que des récompenses d'un ordre ordinaire, a déjà obtenu au dehors
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des succès qui ne surprennent nullement ceux qui connaissent l'admirable
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instrument, mais qui étonneront grandement, nous en sommes sûrs, les
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lecteurs de cet écrit.
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Au mois de décembre 1851, S. A. le bey de Tunis envoya à M. Thomas de
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Colmar son Nichan en diamants de deuxième classe, qui correspond au
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grade de commandeur.
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En mai 1852, S. M. le roi des Deux-Siciles le nomma chevalier de son
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ordre de François Ier.
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En août 1852, S. M. le roi des Pays-Bas lui envoya le brevet de
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chevalier de la Couronne de Chêne.
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En décembre 1852, S. A. R. le duc de Nassau lui fit remettre une bague
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en diamants avec le chiffre du prince.
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En mai 1853, S. S. le pape Pie IX l'éleva au grade de commandeur de son
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ordre de Saint-Grégoire le Grand.
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En décembre 1853, il fut anobli à perpétuité de mâle en mâle, par
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lettres-patentes de S. A. I. le grand-duc de Toscane.
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En juillet 1854, S. M. le roi de Sardaigne le nomma chevalier de son
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ordre royal des SS. Maurice et Lazare.
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Cette liste et les dates de ces distinctions disent quel empressement
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l'étranger a mis à donner au créateur de l'arithmomètre de glorieuses
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compensations de l'oubli de ses concitoyens; mais il ne faut pas croire
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que l'arithmomètre n'ait été apprécié que dans les pays dont les
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souverains ont honoré M. Thomas des distinctions que nous venons
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d'indiquer. Les chaleureuses félicitations qui lui arrivaient de toutes
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les parties de l'Allemagne et du Nord, avant les graves événements qui
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sont venus en 1854 troubler le repos de l'Europe, nous autorisent à
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supposer, à dire que M. Thomas de Colmar ferait aujourd'hui partie de
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presque toutes les chevaleries de l'Europe, si la marche de ces
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événements n'était pas venue détourner l'attention des souverains des
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choses qui appartiennent aux arts de la paix.
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M. Thomas de Colmar sait à quoi l'obligent les hautes récompenses que
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nous avons énumérées ci-dessus, et celles qui l'attendent, aussitôt que
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la pacification de l'Europe sera accomplie.
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Les ateliers où se construisent ses arithmomètres n'ont guère travaillé
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jusqu'à ce jour que pour les grandes académies d'Europe et les grandes
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maisons de banque de Paris ou de quelques autres capitales. Ils
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travailleront désormais pour les facultés, pour les colléges, pour les
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séminaires, pour les écoles, pour les commerçants, pour les industriels,
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pour les ingénieurs de tous les ordres, pour quiconque, en un mot, veut
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enseigner la science des nombres sans fatigue, ou faire pour ses propres
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besoins, et pour ainsi dire en s'amusant, tous les calculs qui se font
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avec tension d'esprit et perte énorme de temps. Assez riche pour payer
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sa gloire, M. Thomas de Colmar, qui a déjà dépensé des sommes si
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considérables pour perfectionner son arithmomètre, a résolu d'en
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sacrifier de plus considérables encore pour le propager, pour le
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populariser, pour le mettre, en un mot, à la portée des bourses les plus
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modestes.
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Ne voulant pas préjuger l'avenir réservé à l'arithmomètre, nous
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terminons ici ce travail; mais, n'ayant encore rien dit des motifs qui
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nous ont porté à l'entreprendre, le lecteur trouvera bon sans doute que
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nous réparions en quelques mots notre omission.
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Nous nous sommes assurément proposé de mettre en relief la grande
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découverte de M. Thomas de Colmar, et de bien constater les droits
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exclusifs de notre pays à une gloire que tous les peuples et tous les
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siècles ont vainement ambitionnée; mais nous n'aurions atteint notre but
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que par ses points secondaires, si cet écrit devait avoir pour unique
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résultat de démontrer qu'en s'immortalisant par une création de l'ordre
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le plus élevé, M. Thomas de Colmar a ajouté à la couronne de nos gloires
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l'un de ses rayons les plus brillants.
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La grande démonstration que nous désirerions avoir faite, c'est celle de
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la nécessité de l'institution d'un grand jury, ayant pour mission
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unique, incessante, de rechercher dans les lettres, dans les sciences,
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dans les arts et dans l'industrie, les conceptions, les inspirations,
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les oeuvres marquées du sceau du génie, propres à donner à notre pays
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gloire ou profit.
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Ce n'est pas ici que nous pouvons dire comment devrait être organisé ce
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grand jury pour pouvoir fonctionner utilement; mais nous affirmons avec
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assurance que, s'il eût existé tel que nous le concevons, il y a trente
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ans seulement, Philippe de Girard ne serait pas allé manger le pain de
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l'exil, Sauvage ne serait pas devenu fou de misère, M. Thomas de Colmar
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ne serait pas resté inconnu depuis 1822.
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Le jury dont nous parlons est une chose nouvelle! Mais n'est-ce donc pas
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une chose nouvelle aussi que de voir la célébrité, la gloire, s'acheter
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à prix d'argent, se tarifer comme la plus vile des marchandises?
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Un jury tel que celui que nous avons en vue était inutile dans le temps
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où la Renommée avait un temple et parcourait les airs la trompette
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sacrée à la main. Il est devenu une nécessité depuis que la noble
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déesse, métamorphosée en marchande vulgaire, s'est assise à un comptoir
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d'annonceur et y vend la célébrité et la gloire à tant la ligne.
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